Nous voici bien éveillés, quoiqu'il ne soit que midi. L'atelier est prêt: nous commençons sans préambule.
Victimes de notre curiosité, nous partîmes le 15 de ce mois. La description de notre équipage paraît propre à être placée dans un ouvrage fait uniquement pour vous amuser.
Toi qui crayonnes en pastel,
Viens, accours, Muse subalterne:
Peins-nous, partant d'un vieux châtel
Plus fiers que gendarmes de Berne.
Et toi, railleur universel,
Dieu polisson, je me prosterne
Devant ton agréable autel.
Ton influence me gouverne;
Père heureux de la baliverne.
Prête à ma muse ce vrai sel
Dont tu sus enrichir Miguel,
Et priver tout auteur moderne,
Tel qu'en sortant du Toboso,
Le sieur de la Triste Figure,
Piquant sans succès sa monture.
Malgré les conseils de Sancho.
Courut, suivant son vertigo,
Aux moulins servir de mouture;
De même en piteuse voiture,
Chacun de nous criant: «Oh! oh!»
Bravant et chute et meurtrissure,
Voulut faire trotter Clio.
Pour moi, trop faible par nature,
J'osai, chétive créature,
Me plaindre autrement qu'in petto.
Soit respect de la prélature,
Ou devoir de magistrature,
Nul autre n'osa faire écho.
L'abbé seul perdit l'équilibre.
Mais avant que d'en venir là,
Pour se défendre en homme libre,
Il tendit veine, nerf et fibre;
Mais sa bête enfin l'entraîna.
Nous n'eûmes que la peur de son accident:
Il sut s'en tirer à merveille,
Et troqua son maudit bidet
Contre une bête à longue oreille,
Qui n'est ni lièvre ni baudet.
Les Espagnols, gens, selon eux, fort sages, estiment infiniment ce genre de monture, et l'abbé pourrait certifier qu'ils n'ont pas tort. Quoi qu'il en soit, l'équipage que je viens de vous détailler nous conduisit au château de la Tour-d'Aigues, monument, dit-on, de l'Amour et de la Folie.
Le nom seul des deux ouvriers
Ne préviendra pas pour l'ouvrage.
Ce couple n'est pas dans l'usage
De suivre des plans réguliers:
Et ce serait sottise pure
De les prendre pour nos maçons,
S'il fallait, par leurs actions,
Juger de leur architecture.
Mais ils ont eu le bon sens de choisir un habile architecte pour bâtir la maison de la Tour. D'autres vous en feraient une brillante description. Plus d'un voyageur vous parlerait de l'esplanade qui est au devant de la principale porte, des fossés profonds, revêtus de pierres, et pleins d'eau vive, dont le château est environné; d'une façade estimée des connaisseurs; enfin d'une fort belle tour carrée qui s'élève au-dessus de deux grands corps de logis, et qu'on assure avoir été construite par les Romains.
Ma muse, en rimes relevées,
Pourrait vous tracer dans ses vers
Des bosquets bravant les hivers.
Sur des voûtes fort élevées;
Tels qu'aux dépens de ses sujets.
Jadis une reine amazone
En fit planter à Babylone
Sur le faîte de son palais.
Laissons ce détail à des peintres d'architecture et de paysages, ou à des faiseurs de romans. Mais vous ne serez peut-être pas fâchée de savoir à qui la Provence est redevable de ce bâtiment qui fait une des curiosités de cette province; c'est au baron de Santal. Ce gentilhomme l'avait destiné pour être l'habitation d'une princesse dont les aventures ne sont pas ignorées.