Nous arrivâmes cette même matinée à Vaucluse. C'est un de ces lieux uniques, où la nature a voulu se singulariser. Il paraît avoir été fait exprès pour la muse de Pétrarque. Ce fameux vallon est terminé par un demi-cercle de rochers d'une prodigieuse élévation, et qu'on dirait avoir été taillés perpendiculairement. Au pied de cette masse énorme de pierre, sous une voûte naturelle que son obscurité rend effrayante à la vue, sort d'un gouffre dont on n'a jamais trouvé le fond, la rivière appelée la Sorgue. Un amas considérable de rochers forme une chaussée au devant, mais a plusieurs toises de distance de cette source profonde. L'eau casse ordinairement, par des conduits souterrains, du bassin de la fontaine dans le lit où elle commence son cours. Mais dans le temps de sa crue, qui arrive, nous dit-on, aux deux équinoxes, elle s'élève impétueusement au-dessus d'une espèce de môle, dont un voyageur géomètre aurait mesuré la hauteur.
Là, parmi des rocs entassés,
Couverts d'une mousse verdâtre,
S'élancent des flots courroucés
D'une écume blanche et bleuâtre.
La chute et le mugissement
De ces ondes précipitées,
Des mers par l'orage irritées
Imitent le frémissement.
Mais bientôt moins tumultueuse
Et s'adoucissant à nos yeux.
Cette fontaine merveilleuse
N'est plus un torrent furieux.
Le long des campagnes fleuries.
Sur le sable et sur les cailloux,
Elle caresse les prairies
Avec un murmure plus doux.
Alors elle souffre sans peine
Que mille différents canaux
Divisent au loin dans la plaine
Le trésor fécond de ses eaux.
Son onde, toujours épurée,
Arrosant la terre altérée.
Va fertiliser les sillons
De la plus riante contrée
Que le dieu brillant des saisons,
Du haut de la voûte azurée,
Puisse échauffer de ses rayons.
Le chemin qui nous mena du village à la fontaine, est un sentier étroit et pierreux, que la curiosité seule peut rendre praticable. Les pieds délicats de Laure devaient souffrir de cette promenade, et le doux Pétrarque n'avait pas peu de peine à la soutenir.
Mais ce sentier, tout escarpé qu'il semble,
Sans doute Amour l'adoucissait pour eux;
Car nul chemin ne paraît raboteux
À deux amants qui voyagent ensemble.
Après avoir assez examiné la fontaine, nous livrâmes le chevalier et l'abbé à la merci de notre guide. Nous avions aperçu, une grotte dans un angle de la montagne. Nous crûmes que les deux héros de Vaucluse pourraient bien y avoir laissé quelque trace de leurs amours. Depuis l'aventure d'Énée et de Didon, toutes les grottes sont suspectes. Celle-ci, disons-nous, a peut-être rendu la même service à Laure et à Pétrarque. Au moins y trouverons-nous quelque chanson ou quelque sonnet: le bonhomme en mettait partout. En faisant ces réflexions, nous parvînmes, non sans peine, à l'entrée de la caverne. Nous y entrevîmes aussitôt uns figure humaine qui s'avançait gravement vers nous:
La barbe longue, la peau bise.
On gros volume dans les mains:
Une mandille noire et grise,
Et le cordon autour des reins.
C'est, dîmes-nous, un solitaire
Qui pleure ici ses vieux péchés.
«Bonjour, notre révérend père;
Vous voyez dans votre tanière
Deux étrangers qui sont fâchés
D'interrompre votre prière.
—Qu'est-ce donc, insolents? Eh quoi?
Est-ce ainsi qu'on me rend visite?
Osez-vous, sans pâlir d'effroi,
Prendre pour un coquin d'ermite
Un personnage tel que moi?
Je suis...»
Nous avions oublié, madame, de vous demander un profond secret sur cette histoire. On nous traiterait de visionnaires. Nous vivons dans un siècle d'incrédulité, où les apparitions ne font pas fortune. Cependant, foi de voyageurs, rien de plus vrai que celle-ci.
«Je suis, nous dit d'un air rigide
Ce vieillard au maigre menton,
Le contemporain de Caton;
Des Gaulois l'oracle et le guide;
Le grand-prêtre de ce canton;
Pour tout dire enfin, un druide.
—Vous, un druide, monseigneur!»
Reprîmes-nous avec grand'peur.
Ne soyez pas scandalisée, madame, de ce mouvement de crainte. L'idée seule de rencontrer des druides dans la forêt de Marseille fit trembler l'armée de César.
«Ne vous mettez point en colère,
Illustre évêque des Gaulois.
Que Votre Grandeur débonnaire
Nous pardonne pour cette fois.
Demeurez en santé parfaite
Dans votre lugubre retraite,
Nous n'y retournerons jamais.
Et n'allez pas vous mettre en tête
De nous réserver pour la fête
De votre vilain Teutatès.»
Le pontife se prit à rire.
«Allez, je ne suis pas méchant.
Je connais ce qui vous attire,
Et vous aurez contentement.
Vous saurez, sans passer la barque
Où l'on entre privé du jour,
Comme Laure et son cher Pétrarque,
Dans ce délicieux séjour,
Plus contents que reine et monarque
À petit bruit faisaient l'amour.»
Ses promesses ne furent vaines,
Il fit un cercle, il y tourna:
Par trois fois l'Olympe tonna;
Le rocher entr'ouvrit ses veines,
Et par des routes souterraines,
Un tourbillon nous entraîna.