Cette opération magique nous conduisit au plus beau lieu que l'imagination puisse se figurer. Une nymphe, avertie sans doute par le signal, vint nous recevoir.
Teint frais, œil vif, bouche vermeille,
Ça bouquet de fleurs sur le sein,
Chapeau de paille sur l'oreille,
Et tambour de basque à la main.
«Venez, dit-elle, cet asile
Que vous n'habiterez jamais,
N'eut dans son enceinte tranquille
Qu'un seul couple d'amants parfaits.
Toujours heureux, toujours fidèles,
Laure et Pétrarque dans ces lieux,
Dans leurs caresses mutuelles
Ont fait cent fois envie aux dieux
Mais déjà votre âme est émue
De l'image de leurs plaisirs.
L'Amour exauça leurs désirs
Partout où s'étend votre vue:
Tantôt au pied de ce coteau,
Près de ces ondes qui jaillissent;
Souvent sous cet épais berceau
Que ces orangers embellissent;
Ici quand le flambeau du jour
De ses feux brûlait la verdure;
Plus loin quand la nuit à son tour
Venait rafraîchir la nature.
Lisez en caractère d'or,
Sur ces portiques, sur ces marbres,
Ces vers plus expressifs encor
Que ceux qu'Angélique et Médor
Gravaient ensemble sur les arbres.
—Eh quoi! dîmes-nous avec surprise, sont-ce là ces chastes amours dont le poète italien nous berce dans ses sonnets et dans ses chansons?
Et que deviendra la morale
Que dans son triomphe pieux
Sa muse en vers religieux
Avec emphase nous étale?
—Elle est toujours bonne pour la théorie, répliqua notre conductrice. D'ailleurs, il y a plus de quatre cents ans que Pétrarque et Laure s'aimaient.
C'était alors la mode de se taire.
Un indiscret n'aurait point été cru;
Et dans ce siècle le mystère
Passait hautement pour vertu.
On évitait les mouvements extrêmes.
Les vains discours, les éclats imprudents.
Pour amis et pour confidents
Deux jeunes cœurs n'avaient qu'eux-mêmes.
Pétrarque enfin savait jouir tout bas,
Favorisé sans le faire connaître;
Et d'autant plus heureux de l'être,
Qu'on croyait qu'il ne l'était pas.
Faites votre profit de cela, continua-t-elle, s'il en est encore temps. Adieu. Pour des mortels, vous avez eu une assez longue audience d'une nymphe. Retournez joindre vos camarades, et ne dites au moins que ce que vous avez vu. À ces mots, nous fûmes enveloppés d'un nuage qui nous porta en un clin d'œil à Vaucluse.
Nous remontâmes à cheval. Notre voyage dans les plaines du Comtat ne fut de notre part qu'un cri d'admiration. Les canaux tirés de la Sorgue nous suivaient partout, et nous répétions continuellement, comme en chœur d'opéra:
«Lieux tranquilles, ondes chéries,
Nymphe aimable, flots argentés,
Ranimez l'émail des prairies:
Fontaines, vos rives fleuries,
Ces arbres sans cesse humectés,
Séjour des oiseaux enchantés.
Nous rappellent les bergeries.
Lieux autrefois si fréquentés,
Et dont les touchantes beautés
Ne sont plus qu'en nos rêveries.»
Nous aurions voulu nous arrêter à Lille. Le temps ne nous le permit pas. Nous eûmes cependant le loisir d'en considérer la délicieuse situation. C'est un terroir que la nature et le travail se disputent l'honneur d'embellir. La Sorgue, qui, dans tout son cours, ne perd jamais sa couleur ni sa pureté, enveloppe entièrement la ville de ses eaux.