C'est, dit-on, dans ces murs célèbres,
Que le malin sut autrefois
Faire glisser dans le harnois
D'un poëte entendant ténèbres,
D'un fol amour le feu grégeois.
C'est en effet à Lille que Pétrarque vit pour la première fois, à l'office du vendredi saint, l'héroïne que ses vers ont rendue immortelle. Nous sommes même persuadés que la beauté du pays a eu autant de part à ses retours fréquents, que la constance de sa passion. On ne peut rien imaginer de plus séduisant que cette partie du Comtat: des champs fertiles, plantés comme des vergers, des eaux transparentes, des chemins bordés d'arbres.
Tel fut sans doute, ou peu s'en faut,
Le lieu que la main du Très-Haut
Orna pour notre premier père:
Jardin où notre chaste mère,
Par le diable prise en défaut,
Trahit son époux débonnaire:
Par quoi ce doyen des maris
Vit ses jours doublement maudits,
Et murmura, dit-on, dans l'âme.
D'être chassé du paradis
Sans y pouvoir laisser sa femme.
Nous fûmes coucher à Cavaillon, et nous y arrivâmes d'assez bonne heure pour pouvoir parcourir les promenades et les dehors de la ville, qui sont agréablement ornés. Le lendemain il fallut nous résoudre à quitter cet admirable pays. Nous en sortîmes en passant la Durance; et ce fut en mettant le pied dans le bateau, qu'un de nous entonna pour les autres:
«Adieu, plaines du Comtat,
Beaux lieux que la Sorgue arrosa,
Adieu: mille fois béat
Le mortel qui se repose
Dans votre charmant État!
Loin de l'orgueilleux éclat
Qui souvent aux sots impose:
Loin de la métamorphose
Du fermier et du prélat,
Tout est soumis à sa glose,
Hors le bon vice-légat,
Qu'il doit respecter pour cause.»
Le soleil couchant nous vit arriver à Aix. Il y eut ce jour-là deux entrées remarquables dans cette ville: celle d'un cardinal et la nôtre! Vous jugez bien, après la peinture du départ de M..., qu'il y avait de la différence entre nos équipages et ceux de l'éminence. M. le cardinal d'Auvergne venait de faire un pape, et nous de rendre visite aux druides et aux nymphes. Un quart d'heure de grotte enchantée vaut bien six mois de conclave. Quoi qu'il en soit, le même instant nous rassembla tous à Aix. Nous y entrâmes par ce cours si renommé
Que les balcons et portiques
De vingt hôtels magnifiques
Ornent en divers endroits.
Ces lieux, dit-on, autrefois
Étaient vraiment spécifiques
Pour rendre plus prolifiques
Les moitiés de maints bourgeois.
Mais maintenant, moins Gaulois,
Ils savent mieux les rubriques;
Et les maris pacifiques
Reçoivent l'ami courtois
Dans les foyers domestiques.
Quelques arbres inégaux,
Force bancs, quatre fontaines,
Décorent ce long enclos,
Où gens, qui ne sont point sots,
De nouvelles incertaines
Vont amuser leur repos.
Voilà une assez mauvaise plaisanterie, que nous vous livrons pour ce qu'elle vaut. À parler vrai, la capitale de la Provence est également au-dessus de la critique et de la louange. Nous l'avons vue dans un temps où les campagnes sont peuplées aux dépens des villes. Mais nous avons jugé de ce qu'elle doit être, par la maison de M. et de madame de la T..., qui occupent les premières places dans la province, et qui sont faits l'un et l'autre pour les remplir au gré des citoyens et des étrangers.
Le ciel de plus mit un essaim de belles
Dedans ces murs qu'on ne peut trop vanter.
Si Dieu les fit ou tendres ou cruelles,
Sur ce point-là je ne puis vous citer
Discours, chansons, chroniques ni nouvelles:
Fors que pourtant je dois vous attester,
Sur le récit de maints auteurs fidèles,
Que point ne faut séjourner avec elles,
Si l'on ne veut longtemps les regretter.
Aussi, madame, prîmes-nous notre parti en gens de précaution. Nous ne demeurâmes que deux jours et demi à Aix.