Nous voici enfin à Marseille. C'est une de ces villes dont on ne dit rien, pour en avoir trop à dire. Elle ne ressemble en rien aux autres villes du royaume. Sa beauté lui est particulière. Ses dehors mêmes et ses environs ne sont pas moins singuliers. C'est un nombre infini de petites maisons, qui n'ont à la vérité, ni cours, ni bois, ni jardins, mais qui composent en total le coup d'œil le plus vivant qu'il y ait peut-être au monde. Que l'aspect de ce port est frappant!

Telles jadis en souveraines
Occupaient le trône des mers,
Carthage et Tyr, puissantes reines
Du commerce de l'univers.
Marseille, leur digne rivale,
De toutes paris, à chaque instant,
Reçoit les tributs du couchant
Et de la rive orientale.
Vous y voyez soir et matin
Le Hollandais, le Levantin,
L'Anglais sortant de ces demeures
Où le laboureur, l'artisan
N'ont jamais vu pendant trois heures
Le soleil pur quatre fois l'an;
Le Lapon, qui naît dans la neige,
Le Moscovite, le Suédois,
Et l'habitant de la Norwége
Qui souffle toujours dans ses doigts.
Là tout esprit qui veut s'instruire,
Prend de nouvelles notions.
D'un coup d'œil on voit, on admire
Sous ce millier de pavillons,
Royaume, république, empire:
Et l'on dirait qu'on y respire
L'air de toutes les nations.

M. d'H..., intendant des galères, chez qui nous dînâmes le lendemain de notre arrivée, nous fit voir, dans le plus grand détail, les parties les plus curieuses de l'arsenal. La salle d'armes est fort belle. Ce sont deux grandes galeries qui se coupent en croix. Les murailles en sont revêtues d'espaliers de fusils et de mousquetons. D'espace en espace s'élèvent, avec symétrie, des pyramides de sabres, d'épées et de baïonnettes d'une blancheur éblouissante. Les plafonds sont décorés d'un bout à l'autre de soleils composés de même, c'est-à-dire de rayons de fer. On a mis aux extrémités de la salle de grands trophées de tambours, de drapeaux et d'étendards, qui paraissent gardés par des représentations de soldats armés de toutes pièces.

Ces lieux où reposent les dards,
Que la mort fournit à la gloire,
Offrent ensemble à nos regards
L'horrible magasin de Mars,
Et la temple de la Victoire.

Après le dîner, M. d'H..., dont on ne peut trop louer l'esprit, le goût et la politesse, nous prêta sa chaloupe pour aller au château d'If, qui est à une lieue en mer. Les voyageurs veulent tout voir.

Nous fûmes donc au château d'If
C'est un lieu peu récréatif
Défendu par le fer oisif
De plus d'un soldat maladif,
Qui, de guerrier jadis actif,
Est devenu garde passif.
Sur ce roc taillé dans le vif,
Par bon ordre on retient captif,
Dans l'enceinte d'un mur massif.
Esprit libertin, cœur rétif,
Au salutaire correctif
D'un parent peu persuasif.
Le pauvre prisonnier pensif,
À la triste lueur du suif,
Jouit, pour seul soporatif,
Du murmure non lénitif
Dont l'élément rébarbatif
Frappe son organe attentif.
Or, pour être mémoratif
De ce domicile afflictif,
Je jurai d'un ton expressif
De vous le peindre en rime en if.
Ce fait, du roc désolatif
Nous sortîmes d'un pas hâtif,
Et rentrâmes dans notre esquif:
En répétant d'un ton plaintif:
«Dieu nous garde du château d'If.»

Nous regagnâmes le port à l'entrée de la nuit, fort satisfaits, si ce n'était du château d'If, au moins de notre promenade sur la mer. C'est ici que l'abbé nous quitta. Nous devions partir pour Toulon avant le jour; et lui pour la petite ville de Salon, où il a dû présenter son offrande et la nôtre au tombeau de Nostradamus. Il y eut de l'attendrissement dans notre séparation.

Adieu, disions-nous sans cesse,
Ami sincère et flatteur,
Héros de délicatesse,
Dont le liant enchanteur
Fait badiner la sagesse.
Fait raisonner la jeunesse,
Et parle toujours au cœur.

Cependant nous essuyâmes nos larmes. Il alla se coucher; et nous fûmes passer la nuit à table chez le chevalier de G...

La route de Marseille à Toulon n'aurait rien de distingué, sans le fameux village d'Ollioules. Ce fut là,