par mer

ET RETOUR

DE SAINT-CLOUD À PARIS

par terre

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La passion de voyager est sans contredit la plus digne de l'homme; elle lui forme l'esprit en lui donnant la pratique de mille choses que la théorie ne saurait démontrer. Je puis en parler aujourd'hui avec connaissance. Il n'y a rien de si sot et de si neuf qu'un Parisien qui n'a jamais sorti des barrières: s'il voit des terres, des prés, des bois et des montagnes qui terminent son horizon, il pense que tout cela est inhabitable: il mange du pain et boit du vin à Paris, sans savoir comment croissent l'un et l'autre.

J'étais dans ce cas avant mon voyage: je m'imaginais que tout venait aux arbres; j'avais vu ceux du Luxembourg rapporter des marrons d'Inde, et je croyais qu'il y en avait d'autres dans des jardins faits exprès, qui rapportaient du blé, du raisin, des fruits et des légumes de toutes espèces: je pensais que les bouchers tenaient des manufactures de viande, et que celui qui faisait la meilleure était le plus fameux; que les rôtisseur fabriquaient la volaille et le gibier, comme les limonadiers fabriquent le chocolat; que la Seine fournissait la morue, le hareng saur, le maquereau et tout ce bon poisson qu'on vend à Paris; que les teinturiers ordinaires faisaient le vin à huit et à dix sous pour les cabaretiers, mais que le bon se faisait aux Gobelins comme y ayant la meilleure teinture; que la toile et les étoffes venaient dans certains endroits comme les toiles d'araignées derrière ma porte, et enfin que les fermiers généraux faisaient l'or et l'argent, et le roi la monnaie, parce que j'ai toujours vu un suisse de sa livrée à la porte de l'hôtel des Monnaies à Paris.

Mais puisque je parle du roi, je ne saurais me dispenser de dire ce que j'en ai toujours pensé si jeune que j'ai été. Sur le portrait que l'on m'en avait fait, je me le figurais aussi puissant sur ses sujets que l'est sur ses écoliers un régent de sixième qui peut leur donner le fouet ou des dragées suivant qu'ils l'ont mérité. La première fois que je le vis, ce fut un jour de congé au petit Cours, où il passait en allant à Compiègne; je n'avais pas plus de dix ans pour lors; cependant à sa vue je me sentis intérieurement ému de certain sentiment de respect que lui seul peut inspirer, et que personne ne saurait définir: je trouvais tant de plaisir à le considérer, qu'après l'avoir vu bien à mon aise dans un endroit, je courais vite à un autre pour le revoir encore; de sorte que j'eus la satisfaction de le voir sept fois ce jour-là, et je crois que je le verrais tous les jours avec le même empressement. Je me souviens bien que je fus moins ébloui de la magnificence de sa nombreuse suite, que frappé des rayons majestueux qui partaient de son auguste front. Jusque-là, je m'étais imaginé qu'il n'y avait rien de si beau dans le monde qu'un recteur de l'Université, précédé processionnellement des quatre Facultés. Ensuite sur le bruit de ses exploits militaires, je le comparais aux César et aux Alexandre dont parlent nos auteurs latins; au récit de son goût et de sa protection pour les arts, je lui trouvais toutes les qualités d'Auguste, et enfin j'ai toujours depuis conservé pour Sa Majesté une vénération si parfaite, que je sens bien que rien ne pourra jamais l'altérer.

Mais je suis bien revenu aujourd'hui de toutes mes erreurs, et de mon ignorance sur la nature; il ne me fallait rien moins pour cela que le voyage de long cours, d'où, par la grâce de Dieu, je suis de retour, et dont je donne ici la relation au public: rien de plus capable d'exciter les jeunes gens à voyager que la lecture de différents voyageurs: c'est aussi le seul que je me suis proposé.

Il y avait deux ans que l'on me tourmentait pour me faire sortir de Paris, lorsqu'enfin un de mes intimes amis de collège, dont le père a une fort jolie maison de campagne à Saint-Cloud, me pressa si vivement de l'y aller voir, que je ne pus m'en défendre. La prière de la charmante Henriette, sa sœur, que je commençais à aimer, que j'ai aimée depuis, que j'aime et que j'aimerai toute ma vie, acheva de m'y déterminer. J'avais besoin d'un aussi puissant motif pour vaincre ma répugnance à jamais m'exposer en route. Elle me dit qu'elle y devait aller passer les fêtes de la Saint-Jean et de la Saint-Pierre, et me fit promettre, par l'amour que j'avais pour elle, de venir l'y joindre: le ton gracieux et tendre avec lequel elle me dit cela, fut encore un véhicule qui me porta à lui jurer par ses beaux yeux, que je ferais tout pour elle. Que pouvais-je jurer de plus sacré pour moi? Je lui donnai cent baisers parlants, pour gages de mon serment; et je lui en aurais donné mille s'il n'avait pas fait si chaud: mais je la quittai tout en sueur, tant je m'étais fait de violence en lui sacrifiant mon dégoût pour le voyage.