Il est bien vrai de dire que dans les différents embarras d'un départ, on oublie toujours quelque chose: ma mère, qui avait été autrefois dans le commerce, se ressouvint que, pour rendre le capitaine responsable de sa cargaison, on faisait ordinairement une lettre de voiture pour chaque ballot qui s'embarquait dans son bord, elle en voulait faire une pour moi et ma pacotille; mes tantes, d'un autre côté, voulaient me faire passer par la chambre des assurances; mais il était trop tard pour prendre toutes ces précautions; le pilote Montbazon jurait après ma lenteur, on n'attendait que moi pour lever la fermûre et démarrer; il fallut nous séparer malgré nous. La mère du capitaine Duval, qui l'était venue conduire jusqu'au port, m'arracha des bras de mon régent, de ma mère et de mes deux tantes, pour me pousser à bord: elles n'eurent que le temps de me couler dans mes poches chacune une pièce de six sous, et de me promettre une messe à Saint-Mandé et aux Vertus, sous la condition expresse que je leur donnerais de mes nouvelles sitôt que je serais arrivé; je leur promis de le faire et de leur rapporter à chacune un singe vert et un perroquet gros bleu, et je m'embarquai.
Non, rien ne me dégoûterait tant des voyages que les adieux qu'ils occasionnent, et surtout quand il les faut faire à des gens qui nous touchent de si près, qu'un régent de rhétorique, une mère et deux tantes. Je tremble encore quand je me représente que nous restâmes muets tous les cinq pendant quelque temps; que tous les quatre avaient leurs yeux humides fixés sur les miens qui fondaient en eau; que je les regardais tous, les uns après les autres; que le cœur de ma pauvre bonne femme de chère mère creva le premier; que celui des autres et le mien crevèrent aussi; que nous pleurions à chaudes larmes tous les cinq, sans avoir la force de nous rien dire; que nous en vînmes tous à la fois aux plus tendres embrassements, ce qui faisait le plus triste groupe du monde; que nos larmes avaient de la peine à se mêler, tant elles étaient rapides; et qu'enfin le spectacle était si touchant, que les deux cochers qui nous avaient emmenés et qui, pour l'ordinaire, ne sont pas trop tendres, ne purent s'empêcher de pleurer aussi. Je ne sais pas même si les chevaux ne se mirent pas aussi de la partie; car je m'étais aperçu du bon cœur de ces animaux, en ce qu'ils semblaient ne me conduire là qu'à regret, tant ils avaient été lentement sur toute la route.
Tandis que j'étais occupé à reconnaître mon équipage, le navire fut mis à flot; je le sentis à merveille par un ébranlement qui m'effraya, parce qu'il me surprit. Je montai sur le tillac pour voir la manœuvre; déjà le Pont-Royal se retirait pour nous faire place, et tous les autres navires chargés de bois, qui semblaient n'être là que pour s'opposer à notre passage, se rangeaient aussi à la voix du pilote, qui jurait comme un diable après eux.
À peine étions-nous à la demi-rade, que plusieurs passagers ayant fait signal du bord du rivage qu'ils voulaient s'embarquer avec nous, le capitaine a fait jeter la chaloupe en mer pour les aller recueillir; apparemment qu'ils avaient retenu leurs places; nous avons été tout bellement jusqu'à, ce qu'ils nous aient joints; après quoi nous nous sommes trouvés en pleine mer, vis-à-vis du nouveau Carrousel, et nous avons été bon train ensuite.
Un petit vent de sud nous poussait, et apparemment qu'il nous était contraire, car on ne hissa aucune voile, pas même la misaine; mais on fit seulement force de rames jusqu'à ce que nous pussions saisir les vents alizés. L'odeur du goudron commença tout d'un coup à me porter à la tête; je voulus me retirer plus loin pour l'éviter: mais je fus bien étonné, quand, voulant me lever, il me fut impossible de le faire. Je m'étais malheureusement assis sur un tas de cordages, sans prendre garde qu'ils étaient nouvellement goudronnés; la chaleur que je leur avais communiquée, les avait incorporés si intimement à ma culotte, qu'il fallut en couper des lambeaux pour me débarrasser. Cette aventure ne déplut qu'à moi seul; car de tous les spectateurs, il n'y avait que moi qui ne riais point. Cependant nous rangions le Nord en dérivant jusqu'à la hauteur d'un port qu'on me dit être celui de la Conférence. Il y avait à l'ancre plusieurs navires qui y chargeaient différentes marchandises de Paris, destinées pour les pays étrangers; de là j'estimai que ce que je voyais à l'improviste était ce que nos géographes appellent la Grenouillère, parce que j'entendis effectivement le coassement des grenouilles.
Nous dépassâmes le Pont-Tournant et le Petit-Cours, d'un côté de la terre, et de l'autre les Invalides et le Gros-Caillou: nous fîmes ensuite la découverte d'une grande île déserte sur laquelle je ne remarquai que des cabanes de sauvages et quelques vaches marines, entremêlées de bœufs d'Irlande; je demandai si ce n'était point là ce qu'on appelait dans la Mappemonde l'île de la Martinique d'où nous venaient le bon sucre et le mauvais café. On me dit que non, et que cette île qui portait autrefois un nom très-indécent[1], portait aujourd'hui celui de l'île des Cygnes. Je parcourus ma carte, et comme je ne l'y trouvai point j'en ai fait la note suivante: j'ai observé que les pâturages en doivent être excellents, à cause de la proximité de la mer, qui y fournit de l'eau de la première main; qu'on y pourrait recueillir de fort bon beurre de Bray; que si cette île était labourée, elle produirait de fort joli gazon et bien frais; que c'était de là, sans doute, que l'on tirait ces beaux manchons de cygne qui étaient autrefois tant à la mode, et que quoiqu'il n'y eût pas un arbre, il y avait cependant bien des falourdes et bien des planches entassées les unes sur les autres à l'air. J'ai tiré de là une conséquence, que la récolte du bois et des planches était déjà faite dans ce pays-là, parce que le mois d'août y est plus natif que le mois de septembre à Paris; qu'il n'y a point assez de bâtiments ni de caves pour les serrer; et qu'enfin c'est sans doute de là que l'on tire ce beau bois des îles que nos ébénistes emploient, et dont nos tourneurs font de si belles quilles.
[1] On l'appeloit l'île Macquerelle.
À deux pas de là, sur un banc de sable vers le Midi, nous avions vu les débris d'un navire marchand, que l'on nous a dit avoir fait naufrage l'hiver dernier, chargé de chanvre; un bon bourgeois de Domfront[2] n'aurait point été touché de cette aventure parce que c'est une herbe de malheur pour lui; mais je ne saurais dissimuler combien ce spectacle m'a fait peine; autant m'en pendait devant le nez; je pouvais périr et échouer de même.
[2] Ville de la basse Normandie.
À propos de chanvre et de Domfront, je me souviens de la naïveté d'un marguillier de Domfront qui, se promenant un jour avec un Parisien dans un champ semé de chanvre, celui-ci lui demanda si c'était de la salade; à quoi le marguillier répondit: