—Ho dame verre! vos avés tout droit bouté le nés dessus; de la salade! vos vos y connossé; queu chienne de salade! morgué, elle a étranglé défunt mon pauvre père.
Nous faisions toujours route, et nous cinglions en louvoyant le long du rivage, qui était couvert de pierres de Saint-Leu, que je prenais de loin pour du marbre d'Italie, lorsque, pour suppléer au défaut de marée et au vent contraire, notre pilote prudent et sage, parce qu'il était encore à jeun, a jeté un câble à terre, qui sur-le-champ m'a paru avoir été attaché à un charretier et à deux chevaux. J'ai remarqué que quoiqu'ils aient toujours été le grand trot, et quelquefois même le galop tous les trois, nous les avons cependant toujours suivis sans doubler notre pas. C'est une belle chose que l'invention de la mer!
J'étais pour lors dans une assiette assez tranquille, puisque je m'occupais à consommer une partie de ma victuaille, lorsqu'apercevant une longue frégate beaucoup plus forte que notre vaisseau, et qui lançait de bout à nous, j'ai cru être perdu: la peur donne des ailes, dit-on, mais sûrement elle ne donne point d'appétit, car il m'a manqué tout d'un coup; j'ai vu notre capitaine sortir brusquement de sa chambre, et quitter une partie de pied de bœuf, à laquelle il jouait avec des dames, pour monter sur le pont, et crier à plusieurs reprises: «Coit! coit! coit!» J'ai vu ensuite les matelots de la frégate lever le chapeau en l'air, et crier à des hommes et à des chevaux qui étaient à terre: «Ho! ho! ho!» J'ai pris tout cela pour le signal de l'abordage: et attendu qu'il y a relâche au théâtre de la guerre entre nos voisins et nous, j'ai cru d'abord que c'était une galère d'Alger qui nous allait prendre et conduire à Marseille avec ces pauvres captifs qu'on y conduit tous les ans de la Tournelle, et que les R. P. Mathurins vont racheter en Barbarie de temps en temps. J'étais dans un saisissement mortel; car j'ai lu la liste des tourments que l'on fait souffrir aux pauvres chrétiens qui ne veulent pas se faire recevoir dans la religion de ces pays-là, voilà ce que c'est que d'avoir un peu de lecture. Mais j'avais déjà pris mon parti en galant homme sur cela, quand j'ai vu la frégate se remorquer et passer son chemin; elle était même déjà bien loin de nous, que je craignais encore qu'il ne lui prît quelque répit, et qu'elle ne revirât de bord. Cette frégate se nommait, à ce qu'on m'a dit après, la Parfaite, de dix hommes et huit chevaux d'équipage, du port de je ne me souviens plus combien de tonneaux de cidre, chargée de marchandises d'épiceries, et commandée par le capitaine Louis-Georges Freret, faisant route de Rouen à Paris. Cela ma donna occasion de demander si la Compagnie des Indes passait aussi par-là quand elle allait chercher ces belles toiles de Hollande au Japon? Si nous étions encore bien éloignés du cap Breton? Si nous ne courions point risque de rencontrer des écumeurs de mer? Et si C'était par ici que j'avais passé en revenant de Pantin où j'ai été en nourrice? Je m'aperçus qu'à chaque question on me riait au nez: mais je crus que c'était par ressouvenir de l'aventure de ma culotte goudronnée: cependant, sans me dire pourquoi on riait tant, on me tourna le dos, et je restai seul assis au pied du grand mât où j'achevai de déjeuner.
Sur la pente douce et agréable d'une colline qui borde le rivage du côté du nord, s'élèvent des maisons sans nombre, plus jolies les unes que les autres, qui forment la perspective d'une grosse ville, que nous longions de fort près, lorsque j'aperçus à l'une de ses extrémité! deux gros pavillons octogones à la romaine, ornés de girouettes, percées d'un écusson respectable, et aboutissant à une terrasse qui règne le long d'un parterre charmant: je faisais observer à un abbé qui était venu se mettre à côté de moi qu'apparemment dans le temps des croisades de la terre sainte, cette ville avait manqué d'être prise d'escalade du côté de la mer par les Turcs, puisque les échelles y étaient encore restées attachées aux murs ou que c'était peut-être ce que nos plus grands voyageurs ont nommé les Echelles du Levant: mais il me dit que ce village s'appelait Chaillot; que ces pavillons avaient été bâtis par S. A. R. et que ces échelles servaient aux blanchisseuses du pays pour aller laver leur linge. Je vis effectivement la preuve de ce que dit l'abbé; car, dans le moment même, des femmes descendirent et d'autres remontèrent par ces échelles avec du linge, tandis que celles qui étaient restées sur la grève à essanger, battre et laver leur lessive, nous dirent en passant mille sottises que la pudeur ne permet point de répéter ici. Celle qui me piqua le plus, quoique la moindre de toutes, ce fut de m'entendre défigurer et montrer au doigt par une de ces harpies, que je ne connaissais point, qui ne m'avait jamais vu, et qui m'a cependant appelé fils de p..... Je rougis pour ma pauvre chère mère qu'on mettait ainsi en jeu mal à propos, et j'aurais été bien fâché qu'elle eût entendu cela; car je puis bien certifier que si elle a eu la faiblesse de l'être, au moins personne n'a jamais osé le lui reprocher en public, feu mon père étant trop scrupuleux sur l'article du point d'honneur, pour l'avoir souffert impunément: mais moi qui ne voulais pas d'affaires en pays étranger, j'ai mieux aimé feindre de n'avoir point entendu, que de faire face à l'orage de sottises qui m'aurait infailliblement accablé. Il est vrai que tous les autres passagers ont bien, pris mon parti, et qu'ils m'ont assez vengé de cette impertinente qui m'avait ainsi insolenté; car ils ont répondu par des répliques si cossues, que la plus vieille de ces mégères, enragée de se voir démontée, a troussé sa cotte mouillée, et nous a fait voir le plus épouvantable postérieur qu'on puisse jamais voir. «Ah! ciel, disais-je en moi-même, cette Agnès de Chaillot, dont la douceur et l'innocence m'ont tant édifié à Paris, serait-elle de ce pays-ci?» Tout ce qui m'étonnait, c'est que J'avais fait tant de chemin, et qu'on parlait encore français: je compris de là que la langue française était une langue qui s'étendait bien loin.
Au bout des murs de Chaillot, et sur le même profil, en règne un autre fort long et fort haut, qui renferme un grand clos, de beaux jardins, et un gros corps de logis percé de mille croisées antiques, et adosse à une église fort haute, dont la pointe du clocher semble se perdre dans les airs. J'ai d'abord imaginé que ce pouvait être cette superbe Chartreuse de Grenoble, dont j'ai tant entendu parler à ma pauvre tante Thérèse, qui a manqué d'y aller en revenant un jour de Saint-Denis: mais une dame à laquelle je me suis adressé pour savoir ce que c'était, me dit que c'était le couvent des Bons-Hommes de Passy; que c'était le seul qu'il y eût au monde, que quoique la maison me parût très-considérable, elle était cependant très-mal peuplée, par la difficulté de la recruter et trouver des sujets qui conviennent à son institution: que l'on n'a pu trouver de terrain assez étendu pour y établir un pareil couvent pour les Bonnes-Femmes; et enfin, elle me dit là-dessus tout ce que l'esprit de parti lui suggéra. Nous nous trouvâmes insensiblement vis-à-vis de deux jardins charmants, fort voisins l'un de l'autre, et dont la propreté et l'ornement attirèrent toute notre attention. Je lui demandai si tout cela dépendait encore de la France? Elle se mit à rire de ma simplicité: mais moi qui ne voyageais que pour apprendre, je n'avais point regret de faire les menus frais de son divertissement, pourvu qu'elle fît ceux de mon instruction. Elle me dit que ces deux jardins étaient destinés à prendre les eaux minérales de Passy; que bien des familles étaient redevables à ces deux endroits de leur origine et de leur postérité: que l'on y venait de fort loin pour recouvrer la santé; qu'il y avait pendant toute la saison une compagnie choisie; qu'il y avait eu à la vérité autrefois quelques abus dans le grand nombre des personnes qui venaient prendre les eaux; mais que depuis que les temps sont devenus si durs, on n'y voyait plus guère que de véritables malades qui ne pensaient point à la galanterie; qu'elle-même n'y était venue depuis plus de dis ans; que le Passy d'aujourd'hui n'était plus le Passy de son temps pour les plaisirs; et qu'enfin sa fille y était depuis un mois sans... Là nous fûmes interrompus par un matelot, qui nous vint demander si nous descendions au port de Passy: la dame se prépara pour y descendre; le pilote appela par trois fois de toute sa force Jacob qui en est le passager: et Jacob, le maussade Jacob, aborda avec sa barque, dans laquelle entrèrent ceux qui voulurent descendre.
Inquiet de ce que j'allais devenir, j'allais de la proue où j'étais, à la poupe: je montai sur le tillac pour voir si je ne découvrirais point Paris avec ma lunette d'approche. Je m'orientai pour le trouver, et enfin je le vis sans le reconnaître; un tas de pierres, de cheminées, et de clochers ne me représentait plus Paris tel que je l'avais laissé, je n'y distinguais plus une rue, pas même celle de Geoffroy-l'Asnier où je demeurais: il me semblait qu'il était abîmé depuis que j'en étais sorti; je me figurais que cela ne serait point arrivé si je fusse resté. J'avais beau regarder de tous côtés, je ne voyais autour du vaisseau qu'une mer orageuse qui cherchait à nous engloutir; et dans le lointain, des terres australes et inconnues, des prés, des bois et des montagnes arides, sur lesquelles il ne devait croître que du vent, parce que j'y voyais beaucoup de moulins. Il n'y avait que la vue du soleil qui me rassurait un peu: je le reconnaissais encore pour être le même que je voyais au Palais-Royal, toutes les fois que j'y allais au méridien régler ma montre.
«Ô toi, qui m'as toujours éclairé, lui dis-je, brillant soleil, plus beau mille fois que ne peuvent être tous les autres soleils du reste de la terre! Soleil qui m'as vu naître! Soleil dont je chéris la présence, ne m'abandonne point! Je suis fait à ta chaleur bienfaisante, que sais-je si celle d'un soleil étranger ne m'incommodera point? Tiens, vois ma montre, accoutumée à être réglée sur toi seul, elle se dérangera sans toi.»
Puis, me retournant du côté de Paris, je lui disais:
«Ô toi de qui je tiens le jour: Paris! superbe Paris! mon petit Pans! pourquoi t'éloignes-tu ainsi de moi? Hélas! que ne viens-tu plutôt avec moi? Que ne me suis-tu? que ne t'es-tu embarqué avec moi? Je vois bien que tu es fâché contre moi, parce que je t'ai quitté si brusquement: mais ce n'est que pour un temps: je reviendrai, s'il plaît a Dieu, bientôt: je finirai mes jours dans ton sein: je te laisse pour gage de ma promesse, ceux de ma tendresse; ma mère et mes deux tantes, mon serin gris et mon chat chartreux: tu sais combien tout cela m'est précieux: ce n'est que pour les beaux yeux de la jeune et belle Henriette que j'entreprends aujourd'hui de voyager, un amour si beau mérite bien quelque indulgence de ta part: encore une fois, Paris! mon cher petit Paris! pourquoi me fuis-tu? Mais non, ingrat et infidèle que je suis, c'est moi qui t'abandonne! c'est moi qui m'éloigne de toi! Patrie, ô ma chère patrie! Je suis le seul coupable! Ah! si jamais je reviens de ce voyage, que tu auras lieu d'être contente de moi par la suite! c'est la première fois de ma vie que je te quitte depuis dix-huit ans que je suis au monde, mais ce sera la dernière. Je te demande mille fois pardon: tu dois passer quelque chose à la jeunesse...»
Puis, troussant mon habit: