Ainsi pénétré des plus sensibles regrets, il fallut cependant prendre mon parti: je montai dans ma chambre pour y verser quelques larmes que je voulais cacher à mon ami; sa sœur m'y suivit sans que je m'en aperçusse: ce fut en vain qu'elle tâcha de les essuyer; elles n'en coulèrent que plus abondamment, aussi en fut-elle toute mouillée. Comme elle avait autant besoin de consolation que moi, nous nous fîmes les plus tendres adieux du monde, et nous nous promîmes réciproquement de nous aimer toute la vie.

Je rassemblai tout mon équipage, que je fis avec le même arrangement qu'en partant de Paris, et cela ne nous retarda point, mais il n'en fut pas de même de Henriette, car quoiqu'elle eut commencé la veille à faire le sien, et que je lui eusse bien aidé à trousser toutes ses robes et tous ses jupons, elle eut mille peines à le unir pour l'heure du départ.

Le jardinier et sa femme furent chargés du soin de faire porter tout notre bagage au navire qui était prêt à faire voile pour Paris, et d'y conduire leur jeune maîtresse. Après lui avoir souhaité un heureux voyage, et l'avoir assurée que nous nous trouverions à son débarquement à Paris, mon ami et moi, je pris congé du père qui devait rester quelques jours; je le remerciai de toutes ses politesses, et nous prîmes le chemin du bois de Boulogne, ainsi que nous en étions convenus, afin de me faire voir la route de Saint-Cloud par terre.

Non loin de la maison nous passâmes sur un pont de pierre plus long que large; à la vétusté je le pris pour un de ces vieux aqueducs que l'on entretient encore pour servir de monument à l'antiquité. Je considérais attentivement de longues perches, et des moulinets de bois disposés à chaque côté du pont, de distance en distance, d'où pendaient de larges filets qui enveloppaient les arches de pied en cap: je m'imaginais tantôt que c'était pour conserver les arches; tantôt qu'ils étaient là pour empêcher de passer les écumeurs de mer venant de Cherbourg, et qui en cas d'obstination s'y trouvaient pincés, comme le fut jadis Mars, cet écumeur de ménages, dans ceux de Vulcain; et enfin que c'était peut-être là où l'on venait faire la pêche de la morue et du hareng. Mais mon ami, aussi curieux que sa sœur de mon instruction, voulant achever de me débadauder entièrement, n'en laissait échapper aucune occasion: il profita de celle-ci pour me dire qu'on ne péchait dans ces mers-ci ni morue ni hareng, que c'était le meunier qui tendait ces filets pour prendre toutes sortes de petits poissons d'eau douce, comme carpes, brochets, barbillons, goujons, éperlans et autres: et que très-souvent aussi il s'y trouvait bien des choses qui avaient été perdues à Paris; et réellement je me souviens que j'y avais beaucoup entendu parler des filets de Saint-Cloud, qui étaient en grande réputation pour cela. Je le pressai fort d'y descendre avec moi, ou de les lever pour voir si je n'y trouverais point mon chapeau et ma perruque que j'avais perdus en venant de Paris. Il eut la complaisance de me conduire chez le meunier; nous n'y trouvâmes que sa fille qui nous parut fort aimable, et ne se sentant point du tout de la trémie d'où elle était sortie; elle nous reçut très-poliment, et avec des façons d'une fille au-dessus de son état: après lui avoir donné le signalement de ce que nous demandions, elle nous ouvrit une grande armoire remplie de tant de sortes de choses, que l'inventaire en serait trop long ici et trop fatigant pour moi: tout ce dont je me souviens, c'est qu'après avoir examiné nombre de chapeaux, je n'y trouvai point le mien: j'y remuai un tas de perruques de médecins et de procureurs sans y reconnaître la mienne; j'y comptai 212 calottes, 129 bonnets d'actrices de l'Opéra, 16 petits manteaux d'abbé, 18 redingotes, 22 capotes, 150 frocs de moines de différents ordres, et un nombre infini de méchants livres nouveaux, que le lecteur, outré de colère de les avoir payés si cher, avait jetés à l'eau.

Toutes nos perquisitions devenues inutiles, nous prîmes congé de la belle meunière. Au sortir du pont, nous entrâmes dans une grande plaine parquetée de sable: le chemin qui la traversait était bordé des deux côtés par des vignes, des pois verts et des haricots; et il nous conduisit à une grande porte charretière, par laquelle nous passâmes, pour arriver dans un bois percé de différentes avenues, plantées d'arbres sauvages qui n'avaient ni fleurs ni fruits. J'avoue que j'aurais été fort embarrassé, si je me fusse trouvé seul dans un endroit si éloigné et si champêtre; car je n'aurais sur quelle route tenir: mais aussi ne quittais-je point mon conducteur, que je suivais pas à pas. Quelques petits besoins pressants le firent écarter du grand chemin pour s'enfoncer dans le plus épais de la forêt; j'y fus avec lui, et j'aimais mieux l'y accompagner, que de rester seul et de risquer de le perdre.

Dans le moment que j'étais ainsi spectateur oisif et passif, et que je faisais des réflexions qui n'étaient point de paille sur l'odeur qui m'électrisait, malgré l'eau sans pareille dont je me baignais, je vis sortir du pied d'un arbre un petit oiseau qui ressemblait si parfaitement à mon serin, que je crus que c'était lui-même qui s'était échappé de sa cage pour me venir trouver à Saint-Cloud, où il avait entendu dire que j'allais: je louai son bon, petit cœur; je l'appelai et courus après lui; mais je reconnus bientôt que c'était un oiseau sauvage, qui avait crû dans les bois, et non dans une cabane comme le mien; car il se sauva de moi sans vouloir seulement que je le prisse.

En courant ainsi après lui, j'aperçus remuer à quelques pas plus loin un arbrisseau fort touffu; j'eus la curiosité de vouloir m'en approcher pour voir ce que c'était; mais ayant entendu dire qu'il y avait dans les bois des bêtes sauvages, dont il fallait se méfier, j'eus la précaution de prendre un de mes pistolets de poche d'une main, et mon couteau de chasse nu de l'autre, et je m'y rendis le plus doucement qu'il me fut possible.

Quelle fut ma surprise, grands Dieux! lorsque, arrivé près de ce lieu, j'entendis des cris humains de gens effrayés, et à qui j'avais fait peur sans le vouloir: quelque chose que je pusse leur dire pour les rassurer, ils se sauvèrent en criant au voleur de toutes leurs forces. Je m'imaginai d'abord, parce qu'ils étaient presque nus, que c'était le nid d'un faune et d'une dryade[4]; mais ayant regardé dans le centre de l'arbrisseau j'y vis un habit noir, un petit manteau de même couleur, un chapeau sans agrafes, une robe de taffetas gros bleu et le jupon pareil, un parasol violet, une coiffe blanche, des gants couleur de rose, une bouteille de ratafiat de Neuilly à moitié vide, et une calotte dans laquelle il paraissait qu'on avait bu; tout cela me fit penser que ce n'était point là l'attirail de ces divinités bocagères, qui n'en ont d'autres que celui de la plus simple nature.

[4] Divinités des bois.

Aux cris effrayants de nos fuyards, mon ami précipita son opération pour me venir joindre; je lui contai le fait; il en rit beaucoup et de tout son cœur: il commençait même déjà à me faire part de ce qu'il en pensait, lorsque trois gardes de chasse accourus au bruit, rencontrèrent notre faune et notre dryade fugitive; ils les arrêtèrent et les emmenèrent à l'endroit d'où ils étaient partis, et où nous les attendions: l'un et l'autre me parurent bien humiliés d'être vus dans l'état où ils étaient: mon ami conta l'histoire aux trois gardes, dont il connaissait l'ancien; son ingénuité et la mienne les persuadèrent de mon innocence.