Je reconnus le Faune aux culottes de velours, et la Dryade au petit corset de basin garni de mousseline chiffonnée, pour l'abbé et la demoiselle qui étaient tombés à la mer en débarquant à Auteuil, et qui s'étaient tant divertis aux dépens de ma culotte de velours goudronnée: ma partie était belle pour prendre ma revanche, et la pousser même jusqu'au paroly; mais je me suis fait un principe de ne jamais insulter aux malheureux. Les gardes les firent habiller pour les conduire chez le sieur Guy, leur inspecteur à Madrid; et sans nous embarrasser de ce qu'ils allaient devenir, nous reprîmes une grande avenue qui nous conduisit à une autre grande porte, par laquelle on sortait de ce bois: mon ami me dit que cet endroit se nommait la porte Maillot; que l'on y vendait de fort bon vin, et me proposa de nous y rafraîchir; je l'acceptai: nous entrâmes dans une grande salle, où l'on nous servit ce que nous avions demandé.

Nous avons passé là une bonne heure à nous reposer; après laquelle nous avons compté et payé; et nous sommes sortis pour achever notre voyage. Quand une fois nous avons été à l'Étoile, j'ai reconnu cet endroit pour y être venu polissonner bien des fois étant au collège: de là nous sommes descendus à la grille des Champs Élysées, que nous avons traversés: c'était un jour de congé; il y avait alors beaucoup d'écoliers qui y louaient au battoir et au ballon: tous ceux de ma connaissance que j'y rencontrai me sont venus sauter au col, et m'ont promis de venir chez moi le lendemain pour apprendre toutes les particularités de mon voyage, qui avait fait bien du bruit dans la gent scolastique. Le paquebot était arrivé deux heures avant nous. Henriette était partie chez elle avec tout notre bagage: j'appris qu'elle était arrivée en aussi bonne santé que je l'avais souhaité; pour m'en assurer par moi-même, je fus la voir avec son frère: et je les remerciai beaucoup l'un et l'autre de toutes leurs politesses; j'ai fait porter chez moi tout mon équipage, que j'y accompagnai.

Les voisins étaient aux portes et aux fenêtres pour me voir arriver, comme lorsque je fus parti; je les ai salués et embrassés tous les uns après les autres; ils m'ont félicité sur mon heureux retour, et j'ai répondu à leurs compliments du mieux qu'il m'a été possible. Après avoir été voir mon chat et mon serin, qui à peine me reconnaissaient, j'ai envoyé dire par mon Savoyard à ma mère et à mes deux tantes que j'étais arrivé; et me voilà.

Le lendemain matin je reçus la visite de cinquante de mes amis, tous écoliers ou ex-écoliers comme moi, auxquels je fus obligé de faire une relation en gros de mon voyage, de mes remarques et de mes aventures: ils y prirent tant de plaisir qu'ils m'ont engagé a la donner détaillée au public; et la voilà.

Ô vous tous qui cherchez le portrait d'un véritable Parisien, qui n'a jamais sorti de son pays que pour aller en nourrice et pour en revenir, achetez ce petit livre, lisez-le, et vous ne pourrez vous empêcher de vous écrier avec moi: «Il est d'après nature;» et le voilà.

fin

Paris.—Imprimerie Nouvelle (assoc. ouv.), 11, rue Cadet. A. Mangeot, directeur.