Car entre Blaye et Jonzac
On ne trouve que Croupignac.
Le Croupignac est très-funeste:
Car le Croupignac est un lieu
Où six mourants faisaient le reste
De cinq ou six cents que la peste
Avait envoyés devant Dieu;
Et ces six mourants s'étaient mis
Tous six dans un même logis.
Un septième, soi-disant prêtre,
Plus pestiféré que les six,
Les confessait par la fenêtre,
De peur, disait-il, d'être pris
D'un mal si fâcheux et si traître.

Ce lieu, si dangereux et si misérable, fut traversé brusquement, et n'espérant pas trouver de village, il fallut se résoudre à manger sur l'herbe, où les perdreaux et le pain tendre de M. de Jonzac furent d'un grand secours. Ensuite d'un repas si cavalier, continuant notre chemin, nous arrivâmes à Blaye, mais si tard, et le lendemain nous en partîmes si matin, qu'il nous fut impossible d'en remarquer la situation qu'avec la clarté des étoiles. Le montant qui commençait de très-bonne heure, nous obligeait à cette diligence. Après donc avoir dit mille adieux à Lussan, et reçu mille baisers de lui, nous nous embarquâmes dans une petite chaloupe, et voguâmes longtemps avant le jour.

Mais sitôt que par son flambeau
La lumière nous fut rendue,
Rien ne s'offrit à notre vue
Que le ciel et notre bateau
Tout seul dans la vaste étendue
D'une affreuse campagne d'eau!

La Garonne est effectivement si large depuis qu'au Bec des Landes d'Ambesse elle est jointe avec la Dordogne, qu'elle ressemble tout à fait à la mer, et ses marées montent avec tant d'impétuosité, qu'en moins de quatre heures nous fîmes le trajet ordinaire,

Et vîmes au milieu des eaux
Devant nous paraître Bordeaux,
Dont le port en croissant resserre
Plus de barques et de vaisseaux
Qu'aucun autre port de la terre.

Sans mentir, la rivière était alors si couverte, que notre felouque eut bien de la peine à trouver une place pour aborder. La foire, qui devait se tenir dans peu de jours, avait attiré cette grande quantité de navires et de marchands, quasi de toutes les nations, pour charger les vins de ce pays;

Car ce fameux et rude port
En cette saison a la gloire
De donner tous les ans à boire
À presque tous les gens du Nord.

Ces messieurs emportent de là tous les ans, une effroyable quantité de vins; mais ils n'emportent pas les meilleurs. On les traite d'Allemands; et nous apprîmes qu'il était défendu, non-seulement de leur en vendre pour enlever, mais encore de leur en laisser boire dans les cabarets. Après être descendus sur la grève, et avoir admiré pendant quelque temps la situation de cette ville, nous nous retirâmes au Chapeau-Rouge, où M. Talleman nous vint prendre aussitôt qu'il sut notre arrivée. Depuis ce moment, nous ne nous retirâmes dans notre logis, pendant notre séjour à Bordeaux, que pour y coucher. Les journées se passaient le plus agréablement du monde chez M. l'intendant; car les plus honnêtes gens de la ville n'ont pas d'autre réduit que sa maison. Il a trouvé même que la plupart étaient ses cousins; et on le croirait plutôt le premier président de la province, que l'intendant. Enfin, il est toujours le même que vous l'avez vu, hormis que sa dépense est plus grande. Mais pour madame l'intendante, nous vous dirons en secret qu'elle est tout à fait changée.

Quoique sa beauté soit extrême,
Qu'elle ait toujours ce grand œil bleu
Plein de douceur et plein de feu,
Elle n'est pourtant plus la même;
Car nous avons appris qu'elle aime,
Et qu'elle aime bien fort le jeu.

Elle, qui ne connaissait pas autrefois les cartes, passe maintenant des nuits au lansquenet. Toutes les femmes de la ville sont devenues joueuses pour lui plaire: elles viennent régulièrement chez elle pour la divertir; et qui veut voir une belle assemblée, n'a qu'à lui rendre visite. Mademoiselle du Pin se trouve toujours là bien à propos pour entretenir ceux qui n'aiment point le jeu. En vérité, sa conversation est si fine et si spirituelle, que ce ne sont point les plus mal partagés. C'est là que messieurs les Gascons apprennent le bel air et la belle façon de parler: