Zariade, transporté d'amour, leva des troupes, & les conduisit en diligence sur les bords du Tanaïs, dans l'espérance de forcer Omarte, par sa valeur, à lui accorder la princesse sa fille, ou de s'en rendre le maître à quelque prix que ce fût. Il fit construire plusieurs ponts de bateaux sur le fleuve, afin que son armée passât plus facilement, & renvoya cependant l'étranger à la cour d'Omarte, où il devoit voir secrètement Otadis, & l'instruire de tout ce qui se préparoit pour le succès de cette entreprise.

Ce prince infatigable alloit sans cesse sur les bords du Tanaïs encourager les travailleurs. Etant un jour appliqué à maintenir le bon ordre parmi eux, afin de prévenir l'embarras qui auroit pu empêcher que leurs ouvrages ne fussent promptement achevés, il vit arriver dans un petit bateau un homme de bonne mine; c'étoit le prince étranger son favori: Hé bien, lui dit-il en l'embrassant, la divine Otadis a-t-elle aprouvé le dessein que mon amour a formé pour elle? Oui, seigneur, répondit l'étranger, l'adorable Otadis seroit à vous si son cœur régloit sa destinée; mais il n'est plus temps de vous cacher que l'on doit célébrer son hymenée dans trois jours, & vous feriez inutilement après la conquête de toute l'Asie. Omarte est absolu, Otadis n'osera résister à ses ordres: après un superbe festin, elle recevra une coupe d'or de la main de son père, c'est la coutume en ce pays, & elle la présentera à l'heureux mortel dont on aura fait choix pour être son époux. Allons donc la recevoir tout à l'heure cette coupe précieuse, s'écria le beau Zariade tout transporté d'amour & de colère: allons troubler ce cruel hyménée, ou mourir aux pieds d'Otadis. Dès lors, ne consultant plus que son désespoir, abandonnant tout à coup son armée, il partit secrètement, suivi seulement du prince étranger & d'un petit nombre des siens: après avoir traversé le Tanaïs sur un des ponts qui venoit d'être achevé, il se jeta dans un petit char attelé de huit chevaux d'une vitesse si prodigieuse, qu'en trois jours il arriva à la cour d'Omarte, où il prit un habit semblable à ceux que l'on porte dans ce pays, crainte qu'on ne le remarquât. Etant entré dans le palais, il pénétra dans la salle du festin, où il vit Otadis qui tenoit déjà la coupe d'or qu'Omarte venoit de lui donner. Le chagrin d'être si près du moment qui alloit décider de sa destinée, lui fit répandre quelques larmes qui augmentèrent encore sa beauté; elle sortit de la salle du festin, accompagnée seulement de ses femmes, pour aller, selon sa coutume, faire sa prière dans la chambre prochaine.

Zariade la suivit, entra adroitement dans cette chambre, & s'approchant de la princesse: Me voici, dit-il, prêt à vous délivrer de la tyrannie. Otadis l'auroit pris pour un dieu accouru à son secours, si elle eût pu le méconnoître; mais ses traits étoient trop bien gravés dans son cœur; elle lui présenta la coupe d'or qui décidoit le choix de son époux, & consentant qu'il l'enlevât, ils se sauvèrent tous deux par un degré où peu de personnes les pouvoient rencontrer, & de là, traversant les jardins du palais, ils gagnèrent la porte où le char du fortuné Zariade les attendoit avec l'escorte & l'étranger son favori. Dès qu'ils y furent montés, ils firent une diligence si prodigieuse, qu'ils étoient sur les bords du Tanaïs avant qu'Omarte, affligé de l'enlèvement de la princesse sa fille, eût pu apprendre quel étoit celui qui avoit entrepris une action si téméraire.

On passa ce fleuve sur le pont de bateaux dont nous avons parlé. Zariade, sans perdre de temps, mena la princesse dans son camp, où leur hyménée fut célébré avec toute la magnificence imaginable. Cette union remplit de joie toute l'armée. Otadis fit de grandes largesses; Zariade se trouva au comble du bonheur, par la possession d'une princesse aussi vertueuse qu'elle étoit belle. Les deux époux envoyèrent des ambassadeurs vers Omarte, pour lui demander pardon, & pour le prier de donner son consentement à cette union. Il savoit combien Zariade étoit digne de la princesse, ainsi il signa la paix, ce qui mit le comble à la félicité des deux jeunes époux.


Ce fut ainsi que mademoiselle de Saint-Urbain finit son histoire. Le comte de Livry, loin de la critiquer, comme son billet l'ordonnoit, en fit l'éloge. La marquise de Briance & le chevalier de Livry dirent que cette histoire étoit extrêmement embellie par les ornemens qu'on y y avoit ajoutés très à propos; qu'un ancien auteur qu'ils avoient lu, la rapportoit trop succinctement; qu'il étoit plus agréable d'animer le récit d'une histoire peu vraisemblable par quelques embellissemens, que de la rapporter simplement avec exactitude, & la rendre languissante par trop de fidélité. Madame la vicomtesse raffina selon sa coutume, en blâmant Otadis de ce qu'elle s'étoit laissée enlever par son amant, & l'avoit épousé sans le consentement de son père. Saint-Urbain répondit qu'il n'étoit pas permis de changer les faits, & que dans ce temps-là on pardonnoit tout à l'amour; mais qu'à présent on étoit plus sage. Vous en ferez ce que vous voudrez, dit la vicomtesse, si vous y aviez mêlé de la féerie, vous m'auriez amusé davantage; car je vous avoue que ces sortes de fictions me plaisent beaucoup. Si j'avois su votre goût, madame, reprit Saint-Urbain, je vous aurois servie à votre gré. Il n'est pas assez tard, dit le comte de Livry, pour ne pas donner cette satisfaction à madame la vicomtesse; & si elle me le permet, je vais tout à l'heure lui dire un conte de fée. La vicomtesse parut ravie; toutes les dames marquèrent le même empressement, & Fatville demanda si c'étoit une histoire vraie, sinon qu'il s'iroit coucher: on l'assura qu'il pouvoit en toute sûreté s'aller mettre au lit. Dès qu'il fut parti, madame la vicomtesse fit faire silence, & le comte de Livry commença ainsi.