HISTOIRE
de Zariade.
Histaspe, qui commandoit dans la Médie, eut deux fils, que les peuples appelèrent les enfans de Venus & d'Adonis, parce qu'ils avoient l'air divin, qu'ils étoient parfaitement bien faits, & que leur beauté attiroit les yeux de tout le monde.
L'aîné, qu'on nommoit Zariade, alla donner des lois, dans sa première jeunesse, à tout le pays qui s'étend depuis la mer caspienne jusqu'aux bords du Tanaïs. Ce prince s'étant un jour fatigué à la chasse, se coucha sous une touffe d'arbres, près d'une fontaine, dont le murmure agréable le jeta dans un profond sommeil, & lui procura un repos tranquille en apparence, mais qui porta bien des troubles dans son cœur. Il vit en songe une jeune personne magnifiquement vêtue, couchée sur un lit de gazon au milieu d'un jardin délicieux; elle tenoit dans ses mains un petit portrait, que le dieu couronné de pavots venoit de lui présenter. Qu'il est beau! s'écria-t-elle en regardant ce portrait avec attention (c'étoit celui de Zariade); il crut l'entendre parler, & le son de voix de cette jeune personne, qui charmoit par l'éclat de sa beauté, fit une telle impression sur son esprit, que rien ne put jamais effacer l'idée qu'il en avoit conçue. Quelle divinité, dit-il en s'éveillant, l'amour vient-il de me faire voir! Seroit-il possible que ce ne fût qu'une vaine idée? Non, sans doute, ce dieu l'a formée pour triompher de tous les cœurs. Zariade n'étoit plus occupé que de ce songe, son cœur en étoit pénétré; & il se désespéroit de ne pouvoir apprendre si cette merveilleuse beauté n'étoit qu'une belle idée, dont l'univers n'avait point d'original. Il savoit peindre mieux qu'homme de son temps, & ne pouvant plus vivre éloigné de cet objet divin, il fit le portrait de cette aimable personne, dont l'amour avoit si fortement gravé les traits dans sa mémoire; il le mit dans son cabinet, & ceux qu'il y introduisoit l'admiroient comme un chef-d'œuvre de la nature & de l'art. Ce prince, croyant diminuer ses inquiétudes, apprit son aventure à ses confidens, & aux grands de sa cour qu'il chérissoit le plus; ils plaignirent son amour, mais c'étoit un foible remède. Un prince étranger étant arrivé à la cour, demanda la permission de lui faire la révérence. Zariade le reçut dans son cabinet: après les complimens ordinaires en pareille rencontre, le grand nombre de curiosités inestimables qui se trouvoient rassemblées dans ce beau lieu, fut le sujet de la conversation. Le prince étranger, surpris de voir le portrait que Zariade avoit mis au milieu de plusieurs tableaux des plus fameux peintres de l'antiquité, s'arrêta long-temps à le considérer; & dans l'étonnement où cette excellente pièce l'avoit mis, il lui échappa de dire: on n'a jamais vu une ressemblance si parfaite. Ces paroles fixèrent d'abord l'attention de Zariade; l'amour, la joie, & la curiosité l'agitèrent à la fois; mais s'étant un peu remis de ce premier transport, qui lui causoit un plaisir si peu espéré, il demanda quel climat fortuné avoit vu naître cette divine personne.
Elle se nomme Otadis, répondit le Prince étranger; je l'ai vue mille fois à la cour de son père Omarte; il règne sur les provinces qui sont au delà du Tanaïs. Quoi! s'écria Zariade, c'est la princesse Otadis dont j'ai ouï parler comme de la plus belle personne de l'Asie! mon destin est trop heureux. L'étranger qui annonçait une si agréable nouvelle, fut comblé d'honneurs & de présens. On lui fit confidence du songe, & de la passion qu'il avoit fait naître pour la belle Otadis. Cet étranger accepta la proposition qu'on lui fit d'accompagner les ambassadeurs que Zariade vouloit envoyer à la cour d'Omarte, & partit en diligence avec eux, afin de se rendre au plutôt à cette cour, où étant arrivés ils demandèrent la belle Otadis en mariage pour leur prince.
Omane savoit quelle étoit la puissance de Zariade, il avoir entendu parler de ses vertus & de ses grâces; mais il ne vouloit pas éloigner de lui la princesse sa fille: elle étoit héritière de ses états, & n'ayant point d'enfant mâle, son intention étoit qu'elle prît pour époux un prince de son sang.
Otadis n'avoit pu se résoudre à faire un choix si contraire au sentiment qu'elle renfermoit dans son cœur; l'amour l'avoir blessée du même trait dont il avoir enflammé le beau Zariade: le dieu des songes lui avoit représenté le jeune prince avec des charmes qui séduisoient les cœurs; & la princesse, fidèle à cette belle idée, méprisoit tous ceux qui se présentoient pour époux. Rien n'étoit comparable à cet objet dont son imagination étoit remplie, elle ne pouvoit en aimer d'autres: ce n'étoit point un ouvrage de la nature, les dieux l'avoient formé.
Cependant le prince étranger que Zariade avoit chargé de voir Otadis de sa part, fit demander une audience qu'on lui accorda. En se prosternant devant cette princesse, il dit que Zariade, fils d'Histaspe, souverain de la Médie, & le plus beau de tous les hommes, l'assuroit de ses profonds respects; qu'il l'envoyoit pour lui apprendre le désir ardent qu'il avoit de la posséder, depuis que les dieux lui avoient fait voir en songe sa beauté surnaturelle, seule capable de le rendre heureux. La conformité de leur destinée commença d'intéresser Otadis pour Zariade: mais quel fut son étonnement, quand l'étranger, lui présentant le portrait du prince, lui fit connoître que c'étoit le même que l'amour & le sommeil lui avoit présenté, & dont ils lui représentoient l'idée continuellement. Quelle fut alors sa douleur; de ce que son père vouloit renvoyer les ambassadeurs sans leur accorder la demande qu'ils avoient faite. Sa passion l'obligea à en faire confidence à ce généreux étranger, qui lui parut si zélé pour Zariade. Peu de temps après, les ambassadeurs eurent leur audience de congé; il retourna avec eux, portant à leur maître la triste nouvelle du refus d'Omarte; mais il calma la colère où le prince alloit s'emporter, par le récit fidèle qu'il lui fit en particulier de tout ce que la belle Otadis avoir dit en sa faveur, & des véritables sentimens de son cœur, dont elle lui avoit révélé le secret.