Des craintes, des soupçons dont vous êtes suivie.

Mon berger me promet une éternelle ardeur;

Laissez-moi me livrer à cet espoir flatteur,

Il fait le bonheur de ma vie.

Cette chanson plut infiniment: on la répéta tant de fois, que toute la compagnie en savoit l'air aussi bien que les paroles. M. de Fatville seul ne chantoit point; il ne savoit pas la musique. Le baron lui demanda des nouvelles d'Isis. Si nous étions à Rennes, répondit-il, je n'en aurois que de bonnes à vous apprendre; je l'aurois fait panser par le meilleur chirurgien, & madame la vicomtesse ne seroit plus fâchée. Tout le monde lui fut bon gré de cette plaisanterie. Le chevalier de Livry dit qu'il avoit rempli les bouts-rimés; la curiosité attira aussi-tôt la compagnie pour les entendre, & il lut ce qui suit:

SONNET.

Le plus charmant de ceux qui vivent d'ambroisie,
Sur vous porte à mon cœur de feux untourbillon
De rivaux, de jaloux, l'importuncarillon,
Sans cesse, en vous aimant, troublent mafantaisie.
Je sens qu'auprès de vous, ma doucefrénésie
Me fait craindre, pâlir, me met duvermillon;
J'éprouve par vos yeux le sort dupapillon,
Ils auroient pu dompter le vainqueur del'Asie.
La parque, de mes jours va couper lecordon,
J'en laisse avec plaisir la trame à l'abandon:
Sans vous, l'amour me fait mépriser lalumière.
Ce dieu vous attendoit pour fixer mondestin;
Je badinois ailleurs; vous êtes lapremière
Qui m'ayez fait sentir ce que peut celutin.

Ce sonnet ne laissa pas d'être bien reçu, quoiqu'il fût venu impromptu, & qu'il eût été composé de même. A la campagne, on ne se mêle que de critiquer l'histoire de mademoiselle de Saint-Urbain, dit le comte, encore faut-il que l'ordonnance d'un billet de loterie y soit formelle. Le rang de Saint-Urbain étant venu pour conter, elle dit, que n'ayant voulu surprendre personne par des aventures fabuleuses, on seroit plus content d'entendre une histoire tirée d'Athénée, auteur grec, dont il y a une traduction françoise. Incontinent après cette espèce de prologue, elle commença son récit.