La vicomtesse entra dans une furieuse colère contre Fatville; la vache noire étoit sa favorite, elle prenoit de son lait, & l'avoit nommée Isis, pour mieux marquer son mérite. Cet accident le déconcerta; & fâché à son tour de quelques paroles piquantes qu'elle lui avoit dites, il commença à se dégoûter du commerce de la noblesse pour lequel il avoit eu jusques alors beaucoup d'inclination, & s'en alla de colère au château. La compagnie le suivit, & l'on y trouva, en rentrant, tout prêt pour la représentation de Penelope & du Florentin. Cette petite pièce répandit tant de joie dans les cœurs, que personne ne voulut se remettre au jeu après soupé, suivant la coutume des jours précédens. On chercha quelque amusement qui demandât moins d'application, & l'on ne fut pas long-temps à le trouver. Le baron proposa de faire une espèce de loterie, avec promesse que chacun exécuteroit ce qui seroit porté au billet qui lui seroit échu; il en fit sept, les plia, & la marquise de Briance les tira. Le premier fut pour la vicomtesse, il portoit: Vous direz un secret à quelqu'un de la compagnie. Mon secret est tout prêt, dit-elle en regardant le baron avec un air de finesse Le second billet fut pour mademoiselle de Kernosy; elle y trouva: Vous direz un madrigal. J'en serai quitte à bon marché, dit-elle; il ne s'agira que d'avoir un peu de mémoire. La marquise donna le troisième à Saint-Urbain; il y avoit: Vous conterez une histoire. Quel billet! dit Saint-Urbain; en vérité, madame, vous vous seriez bien passée de me le donner; j'aurois mieux aimé tout autre que celui-là. Nous ne sommes jamais contens de ce qui nous arrive, répondit la marquise; mais voyons le billet du baron: Vous donnerez une fête aux dames dans trois jours. Après l'avoir lu, il s'écria, comme un homme effrayé: Oh! que j'ai peur de mal obéir! La marquise donna ensuite un billet au comte de Livri; il y trouva: Vous critiquerez l'histoire qu'on va conter. Me voilà inspecteur de mademoiselle de Saint-Urbain, dit le comte; je l'avertis que j'en userai très-rigoureusement avec elle. Le chevalier ouvrit son billet, c'étoit: Vous remplirez des bouts-rimés. La comtesse de Salgue trouva dans le sien: Vous écouterez les autres. Tant mieux, dit-elle, me voilà bien contente d'être l'assemblée. La baronne de Sugarde lut ensuite ce qui lui étoit échu; il y avoit: Vous donnerez des bouts-rimés. Voyons, dit la marquise, ce que la fortune me garde; elle ouvrit son billet, & lut: Vous direz une chanson. Cela ne sera pas difficile, dit-elle; mais voici encore le billet de Fatville; tenez, monsieur, lui dit-elle en le lui présentant, tirez quel sera votre sort. Il y trouva: Vous irez savoir des nouvelles d'Isis. On rit de cette folie, qui renouveloit le souvenir de son adresse à la chasse; il se douta bien que ce billet avoit été fait exprès. En effet, la marquise l'avoit mis à part, de concert avec le baron, & avoit tiré les autres au hasard.
Allons, dit le baron en s'asseyant, qu'on exécute tout ce que les billets portent; c'est à moi d'ordonner, parce que je conduis le jeu. Madame la vicomtesse aura la bonté de commencer: elle se leva gravement, & lui dit en secret avec un air mystérieux, qu'elle le trouvoit digne de son estime. Le baron lui répondit peu de chose, afin de paroître un fidèle dépositaire du secret qu'on venoit de lui confier.
Mademoiselle de Kernosy eut l'applaudissement de toute la compagnie sur son madrigal, qu'elle récita de mémoire, & mademoiselle de Saint-Urbain remit à conter son histoire après le souper, suivant l'ordre que le baron lui prescrivit dans le moment qu'elle alloit en commencer le récit, afin, lui dit-il, que la compagnie ait un amusement agréable toute la soirée, & que M. le comte ait plus de loisir pour la critiquer. C'étoit ensuite le rang du baron pour s'acquiter de ce que son billet ordonnoit. Il fixa le jour de la fête qu'il devoit donner, prenant un temps raisonnable, afin d'y mieux réussir, & continua à donner les ordres. Allons, M. le chevalier; il est présentement question de vos bouts-rimés. Je ne puis les remplir, dit le chevalier, madame la baronne ne me les a pas donnés; vous savez que son billet le commande. Elle pria qu'on l'aidât à les faire. Le chevalier prit la plume, chacun y mit son mot, & voici les bouts-rimés tels qu'on les lui donna.
ambroisie.
tourbillon.
carillon.
fantaisie.
frénésie.
vermillon.
papillon.
Asie.
cordon.
abandon.
lumière.
destin.
première.
lutin.
Cela n'est pas trop facile à remplir, dit le chevalier en les relisant. Mademoiselle de Saint-Urbain se seroit bien passée d'y placer le lutin; je vois bien qu'il est destiné à tourmenter même les poëtes de ce château. On badina sur cette pensée. Madame de Salgue ne la releva point, mais elle dit à la compagnie: Pour moi, je remplis mon devoir en écoutant les autres. Madame de Briance ne laissa pas tomber la pensée du lutin; elle s'étendit sur la malignité de cet esprit, & sur la fermeté de M. de Fatville, qui en avoit bravé plusieurs avec une intrépidité incroyable, sans qu'il lui en fût arrivé aucun accident: elle chanta un moment après ces paroles sur un air nouveau, pour s'acquitter du devoir qui lui étoit prescrit.
Importune raison, n'agitez plus mon cœur,