Le roi la prit dans ses bras, pleura avec elle, & lui dit la menace qu'avoit faite l'ambassadeur. Vous mourrez, ma fille, ajouta-t-il, nous mourrons tous, & vous aurez l'horreur de nous voir dévorer par le cruel Rhinocéros.
La princesse, aussi effrayée de cette image que de son affreux mariage, consentit à donner sa main, & voulut bien se sacrifier pour sauver le roi, la reine, & tout le royaume; elle alla même en assurer la reine sa mère, qui étoit dans un état déplorable. Noble-Epine, résolue à tout pour des personnes si chères, consola sa mère par tout ce qu'elle put imaginer de plus vraisemblable; & avec une constance qui la rendoit encore plus admirable, elle vit les apprêts de son mariage, & marcha à l'autel, où l'ambassadeur l'attendoit, avec une modestie qui arracha des cris & des sanglots de tout le monde.
Elle partit avec la même fermeté, & ne mena avec elle qu'une jeune personne qu'elle aimoit fort, & qui lui étoit très attachée; elle se nommoit Coriande.
Comme il y avoit bien des lieues de ce royaume à celui des ogres, la princesse eut le temps d'ouvrir son cœur à Coriande, & de lui laisser voir l'excès de sa douleur. Coriande, attendrie par les malheurs de la princesse, partageoit ses peines, ne pouvant lui donner d'autre consolation, & lui juroit qu'elle ne l'abandonneroit jamais. Noble-Epine, sensible à la tendre & rare amitié que cette fille lui marquoit, sentoit moins sa peine depuis qu'elle étoit comme partagée.
Coriande n'avoit osé dire à la princesse qu'elle étoit allée trouver la fée Azerole, marraine de la princesse Noble-Epine, pour lui conter l'affreuse destinée qui l'attendoit, & qu'elle avoit trouvé la fée fort en colère de ce qu'on ne l'avoit point consultée sur cette affaire; que même elle avoit dit à Coriande qu'elle ne se mêleroit jamais de celles de Noble-Epine.
Coriande ne trouva pas à propos d'augmenter le chagrin de sa maîtresse par ce récit; mais elle en étoit occupée, & déploroit en secret le sort de la princesse, ainsi abandonnée de sa marraine. La longueur & la fatigue du chemin ne diminuèrent rien de la beauté de Noble-Epine: l'ogre, en la voyant, en fut si surpris, qu'il poussa un cri qui fit trembler l'isle où il avoit établi son séjour.
La princesse s'évanouit de frayeur dans les bras de Coriande, & Rhinocéros, qui étoit ce jour-là sous la forme de l'animal dont il portoit le nom, la mit sur son dos avec Coriande, & courut dans son palais, où il les enferma toutes deux.
Alors il reprit sa figure naturelle, qui n'étoit guère moins affreuse, & secourut Noble-Epine avec empressement. Quand la princesse ouvrit les yeux, & qu'elle se vit entre les bras velus de ce monstre, elle ne put être maîtresse de retenir ses cris & ses larmes. L'ogre, qui ne pensoit pas qu'on pût le trouver désagréable, demanda à Coriande ce qu'elle avoit, & si on pensoit qu'une pareille criarde lui fît plaisir. Coriande, effrayée de la colère de l'ogre, répondit que ce n'étoit rien, & que la princesse étoit sujette aux vapeurs.
Noble-Epine avoit fermé les yeux, pour s'épargner l'horreur de voir son hideux époux; & l'ogre, qui la crut encore évanouie, sentit quelque mouvement d'humanité; il sortit, & ordonna à Coriande de la secourir: Coriande l'assura qu'il me lui falloit que du repos.
L'ogre laissa la princesse, & alla à la chasse aux ours (c'étoit son divertissement favori); il comptoit en prendre deux ou trois pour le souper de Noble-Epine.