Dès qu'il fut parti, la princesse se jeta en pleurant au cou de Coriande, en lui demandant secours. Cette pauvre fille, attendrie par la douleur de sa maîtresse, chercha dans sa tête, & voyant plusieurs peaux d'ours que l'ogre amassoit pour s'habiller l'hiver, car il étoit fort avare, elle conseilla à la princesse de se cacher dans une de celles-là. Noble-Epine y consentit, après que Coriande l'eut rassurée sur la peine qu'elle se faisoit de la laisser seule exposée à la fureur de l'ogre.
Coriande choisit donc la plus belle de ces peaux, & se mit en devoir de coudre la princesse dedans; mais, ô merveille! à peine cette peau eut-elle touché Noble-Epine, qu'elle s'appliqua d'elle-même sur la princesse, & qu'elle parut la plus belle ourse du monde.
Coriande attribua ce secours inespéré à la fée Azerole; elle le dit à la princesse, qui en convint elle-même, car elle avoit, dans sa métamorphose, conservé l'usage de la parole, & tout son esprit.
Coriande ouvrit les portes, & laissa sortir la belle ourse, qui en avoit impatience, & Coriande ne douta pas que la fée ne la guidât, comme elle avoit conduit la métamorphose.
Si-tôt qu'elle ne vit plus sa chère maîtresse, elle s'abandonna aux regrets; mais au bout d'une heure, elle entendit l'ogre revenir, & feignit de dormir profondément.
Où est cette Noble-Epine? cria Rhinocéros d'une voix de tonnerre. Coriande fit comme si elle s'éveilloit, & se frottant les yeux, fit comme si elle ne savoit où étoit allée la princesse.
Comment, dit l'ogre, elle seroit sortie? cela est impossible, car j'ai la clef de ma porte. Oui, oui, dit Coriande, feignant de croire que l'ogre s'en était défait, c'est vous qui l'avez mangée, & vous en ferez bien puni; c'est la fille d'un grand roi; c'étoit la plus belle personne du monde; elle n'étoit pas faite pour épouser un ogre: vous verrez ce qui vous en arrivera. L'ogre, fort étourdi de cette accusation, & des cris dont Coriande accompagnoit ses reproches, jura qu'il n'avoit point mangé la princesse, & se mit dans une telle colère, que la feinte douleur de Coriande se changea en une peur très réelle; car l'ogre la menaça de la manger elle-même, si elle ne se taisoit. Elle se tut effectivement, & feignit de chercher la princesse, ce qui appaisa un peu la fureur de Rhinocéros. Il chercha même avec elle pendant huit jours; mais Azerole y avoit mis bon ordre. Elle avoit guidé invisiblement la belle ourse, & cette malheureuse princesse trouva sur le rivage une barque abandonnée, dans laquelle elle entra. Mais on juge bien que, sans le secours de la fée, elle auroit péri mille fois; car la princesse étant montée dans la barque, elle la sentit s'éloigner du rivage.
Effrayée, malgré ses malheurs, du danger présent, & n'y voyant point de remède, elle se coucha, & s'endormit. A son réveil, elle se trouva au bord d'une prairie si douce & si bien émaillée de fleurs, que la vue en étoit réjouie. L'ourse, qui sentit la barque s'arrêter, sauta dans la prairie, remercia les dieux & les fées de l'avoir amenée dans un si beau pays sans aucun accident.
Son premier soin, après ce devoir rempli, fut de chercher de quoi vivre, car elle avoit grand appétit. Elle s'avança dans la prairie, & entra dans une belle forêt, dans laquelle étoit un rocher creux taillé en forme de caverne, & tout auprès une jolie fontaine qui couloit jusques dans la prairie, & de grands chênes chargés de glands. L'ourse, qui n'étoit pas encore accoutumée à cette nourriture, la méprisa d'abord; mais la faim devenant plus pressante, elle essaya d'en manger, elle les trouva fort bons; puis s'étant désaltérée à la fontaine, elle résolut de se retirer le jour dans la caverne, pour éviter les mauvaises rencontres, & de ne sortir que la nuit. Une autre raison encore l'y détermina: en buvant à la fontaine, elle s'étoit mirée dans son cristal. Son horrible figure d'ourse l'avoit effrayée, peu s'en falloit qu'elle ne regrettât la sienne, quoiqu'elle l'eût obligée à devenir compagne de Rhinocéros. Cette réflexion la consola cependant, & lui fit envisager sa situation & sa laideur avec plus de tranquillité. Comme elle avoit beaucoup d'esprit et de raison, elle comprit que la laideur n'est pas un malheur si grand, quand la beauté ne peut causer que des peines. L'ourse moralisoit ainsi dans sa caverne; elle y puisoit la véritable sagesse, & commencoit à être contente de son sort.
Ce pays étoit gouverné par un jeune roi qui avoit encore sa mère; rien n'étoit si beau, si charmant, & si rempli de belles qualités que ce prince. Il étoit adoré de ses sujets, respecté de ses voisins, & fort craint de ses ennemis: juste, clément, magnanime, modéré dans ses victoires, grand dans l'adversité, il avoit toutes les vertus, on se plaignoit seulement qu'il étoit indifférent pour les belles; mais il se craignoit lui-même, parce qu'il se connoissoit une ame fort sensible, & il avoit retenu de la reine sa mère qu'un roi doit savoir régner sur lui-même avant de régner sur les autres. Sa figure, étoit aussi parfaite que son ame, aussi toutes les femmes de sa cour brûloient du désir de l'enflammer: il se nommoit Zélindor, & son pays le royaume de la Félicité.