Si la belle ourse avoit su le nom de ce royaume, elle n'auroit pas été étonnée de s'y trouver si contente dans son état; car c'étoit un des privilèges de cette terre chérie que d'y être heureux.

Zélindor, jeune & galant, donnoit ou recevoit des fêtes tous les jours; il alloit souvent à la chasse, parce que cette image de la guerre plaisoit à son ame magnanime.

Il y avoit déjà trois mois que l'ourse habitoit ce pays, lorsque Zélindor vint chasser dans sa forêt.

L'ourse, contre sa coutume, étoit sortie de sa caverne pendant le jour, pour se promener au bord de la mer; elle revenoit lentement chez elle, en respirant l'air parfumé des fleurs dont la prairie étoit émaillée, lorsqu'elle aperçut devant elle toute la chasse: elle oublia le danger qu'une ourse court en pareille occasion, & se rangea pour la voir passer.

Tout ce qui accompagnoit le roi recula d'effroi à l'aspect de cette terrible bête. Le brave & jeune roi fut le seul qui s'avança l'épée à la main pour la percer. L'ourse, le voyant s'approcher, s'humilia à ses pieds, & baissa la tête pour attendre le coup. Zélindor, touché de cette action, frappa légèrement l'ourse du fer de son épée, sans lui faire de mal; alors elle se leva, & vint en le flattant, par les mines qu'elle crut les plus agréables, baiser la main du roi & la lêcher. Le roi, plus surpris encore des caresses de cette bête, défendit à ceux qui s'étoient rapprochés de tirer sur elle, & lui-même détacha une belle écharpe qu'il avoit passée sur l'épaule, & qui ceignoit sa ceinture, & en entoura le cou de l'ourse qui le laissa faire. Il la conduisit ainsi lui-même jusques dans son palais, & ordonna qu'on la mît dans un petit jardin à fleurs qui étoit au bout de son cabinet. La belle ourse entendoit fort bien tout ce qu'on disoit, mais elle ne pouvoit plus prononcer un mot, & cette découverte lui couta des larmes. Dès qu'elle fut dans ce jardin, le jeune roi la vint voir, & lui donna à manger de sa main. Son cœur, qui n'avoit point changé comme sa figure, fut ému quand elle considéra la beauté du jeune roi. Quelle différence, dit-elle en elle-même, de l'affreux Rhinocéros à ce beau prince! Mais, par un retour de cette même réflexion sur elle-même, quelle horreur que ma figure! ajoutoit-elle tout de suite; que me sert-il de le trouver si beau? L'ourse désespérée versoit encore plus de larmes dans ce moment, qu'elle n'en avoit répandu en s'apercevant qu'elle étoit muette.

Elle quitta ce que le roi lui avoit apporté, & fut se coucher sur un beau gazon qui bordoit une magnifique pièce d'eau de ce jardin. Zélindor, qui la vit triste, vint auprès d'elle, & lui dit des choses fort touchantes. La pauvre ourse en senti redoubler son désespoir, & tomba à la renverse presque morte. Le roi, touché de son état, prit de l'eau dans sa main, en arrosa le museau de son ourse, & la secourut de son mieux. L'ourse ouvrit les yeux, qu'elle avoit baigné de larmes, & de ses deux pattes de devant prenant les mains du roi, elle les serra respectueusement, & sembloit le remercier.

Mais vous êtes charmante, dit le jeune Zélindor: comment, ma bonne oursine, vous semblez m'entendre? L'ourse fit un petit signe de tête qu'oui. Le roi, transporté de joie de lui trouver de la raison, l'embrassa; l'ourse s'en défendit modestement, & recula. Quoi! dit le prince, tu fuis mes caresses, mon oursine! Ah! cela est plaisant: eh! que veux-tu donc? Est-ce que tu ne m'aimes pas? L'ourse, à ces paroles, pour cacher son trouble, se prosterna sur le gazon aux pieds de Zélindor, & se relevant tout de suite, elle cueillit une branche d'un des orangers qui ornoient le tour de la pièce d'eau, & la présenta au roi.

Ce prince, plus charmé que jamais de son ourse, ordonna qu'on en eût grand soin, lui donne une belle grotte de rocailles, entourée de statues, & où il y avoit un lit de gazon pour s'y retirer la nuit. Il la venoit voir à tout moment; il en parloit à tout le monde; il en étoit fou.

L'ourse faisoit de tristes réflexions quand elle étoit seule: le beau Zélindor l'avoit rendue sensible; mais quel moyen de lui plaire, sous une hideuse figure! Elle ne dormoit ni ne mangeoit; elle passoit les jours à griffoner sur les arbres du jardin les plus jolis vers du monde: la jalousie s'étoit jointe à l'amour; elle étoit d'une mélancolie mortelle, excepté lorsque le roi venoit la voir. Une autre inquiétude lui vint; le roi peut-être étoit marié; elle l'étoit quasi à Rhinocéros, qu'elle trouvoit encore plus horrible depuis qu'elle avoit vu le charmant Zélindor.

Un soir, au clair de la lune, se retraçant tous ses malheurs au bord de la pièce d'eau où elle venoit souvent, parce que le jeune roi s'y promenoit toujours, elle versa tant de larmes, que l'eau en fut troublée; une grosse carpe, qui ne dormoit pas, parut sur la surface: Belle oursine, dit-elle à la princesse, ne vous affligez pas tant, la fée Azerole vous protège, & vous rendra aussi heureuse que vous êtes belle; puis sautant légèrement sur le gazon, la carpe parut une belle dame, grande & majestueuse, habillée magnifiquement. L'ourse se jeta à ses pieds. Prends courage, ma fille, dit la fée Azerole; j'ai éprouvé ta patience assez long-temps, la récompense viendra. Tu n'es point mariée à l'ogre Rhinocéros, & tu épouseras le beau Zélindor. Garde encore quelque temps le secret, toutes les nuits tu quitteras ta peau d'ours; mais il faut que tu la reprennes dès le matin. Alors la fée disparut, & minuit étant sonné, la peau d'ours quitta la princesse. Que de graces elle rendit dans son cœur à sa bonne marraine! que de plaisirs, que de joie elle sentit! Elle passa la nuit à cueillir des fleurs; elle en fit des guirlandes & des couronnes qu'elle attacha à la porte du cabinet de son amant.