Prens courage, ma fille, j'ai éprouvé ta patience assez long-temps, la récompense viendra.

Le temps qu'on lui avoit prescrit sans le limiter, lui donnoit de l'impatience; mais pour ne pas le prolonger encore par sa faute, quoiqu'il lui en coutât, elle reprenoit à la pointe du jour sa peau d'ours. Elle écrivoit des choses charmantes, tantôt sur sa jalousie, tantôt sur sa tendresse; son cœur lui fournissoit des pensées toutes neuves, & des expressions qui ravissoient le roi; car il les lisoit.

Il avoit permis qu'on vînt voir l'ourse, ce grand monde lui déplaisoit. Quand on a une grande passion, la solitude est seule agréable. Elle l'écrivit au jeune roi; les vers qui exprimoient ce sentiment étoient si tendres & si délicats, qu'il en fut charmé, & fit fermer son jardin; personne n'y entroit que lui seul.

De son côté, le jeune prince, réfléchissant sur l'esprit qu'il trouvoit à l'ourse, n'osoit s'avouer à lui-même qu'un penchant invincible l'attiroit vers elle; il rejetoit cette pensée, & vouloit ne se trouver capable que d'humanité & de compassion. Cependant il n'aimoit plus la chasse; il ne s'amusoit nulle part, &, n'avoit de plaisir qu'à voir son ourse. Il l'entretenoit de cent choses; elle griffonnoit sur le sable ou sur des tablettes qu'il lui donnoit, des avis, des conseils, des maximes remplis de sagesse.

Mais vous n'êtes point une ourse, lui disoit-il un jour; au nom des dieux, dites-moi qui vous êtes: m'en refuserez-vous l'aveu encore long-temps? Vous m'aimez, je n'en puis douter, mon bonheur même dépend de le croire; mais sauvez ma gloire, en m'empêchant de répondre à l'amour d'une ourse. Avouez-moi qui vous êtes, je vous en conjure, par cet amour même que vous connoissez si bien. Ce moment étoit pressant, l'ourse eut bien de la peine à résister; mais la crainte de perdre son amant lui fit choisir plutôt de le fâcher; elle ne répondit que par des sauts & des gambades, qui firent soupirer amèrement Zélindor. Il se retira, le cœur révolté contre lui-même de se trouver capable d'une passion si ridicule.

Zélindor, au désespoir d'avoir pu imaginer que l'ourse étoit peut-être une personne raisonnable, résolut de s'arracher à cette monstrueuse passion; & recommandant qu'on eût grand soin de l'ourse, il résolut de voyager: il voulut partir sans la voir, & prenant seulement avec lui deux de ses favoris, monta à cheval, & s'éloigna de son palais. Il étoit à peine dans la forêt où il avoit rencontré l'ourse, que, se retraçant cette aventure, il ordonna à ses favoris de s'éloigner, & de le laisser seul.

Ces jeunes courtisans lui étoient extrêmement attachés, & s'affligeoient de voir, depuis quelque temps, son humeur si changée; ils lui obéirent, & s'écartèrent un peu. Le jeune roi descendit de cheval, & se couchant au pied d'un arbre, il déplora sa singulière destinée, & tomba dans une profonde rêverie, dont il fut retiré par l'arbre même contre lequel il étoit appuyé, qui trembla violemment, & s'ouvrit pour en laisser sortir une dame d'une rare beauté, & si brillante de pierreries, que le roi en fut ébloui.

Le prince se leva précipitamment, & fit une révérence profonde à la fée (car il ne douta pas que ce n'en fût une). Laisse agir le temps, Zélindor, lui dit-elle; crois-tu qu'un roi que nous protégeons puisse jamais être malheureux? Retourne dans ton palais, cours sauver de son désespoir celle que trop de délicatesse te fait abandonner. La fée disparut après ces paroles: le roi, fortifié par un oracle dont son cœur ne voulut pas douter, remonta précipitamment à cheval, & rentra dans son appartement au plus vite.