Il entra aussi-tôt dans le jardin, & n'y voyant point la belle ourse, il courut la chercher dans sa grotte.
La malheureuse princesse avoit appris le départ du roi par ceux qui avoient soin d'elle, qui s'en entretenoient entre eux. Elle ne l'avoit point vu depuis trois jours; cette funeste nouvelle l'accabla, elle tomba évanouie sur son lit de gazon, & ce fut dans cet état funeste que le roi la trouva. Avec quel empressement ne s'approcha-t-il pas! Quelle douleur de la voir presque morte! Elle étoit froide comme de la glace, son cœur n'avoit presque plus de mouvement. Le roi fit des cris perçans, & l'arrosa de ses larmes, en lui donnant les noms les plus tendres.
Le son de sa voix pénétra jusqu'à son ame, & la retint comme elle alloit s'envoler; elle ouvrit les yeux, & étendit les pattes pour embrasser son amant, croyant qu'elle alloit mourir; mais la tendresse du roi & les pardons qu'il lui demanda, la rappelèrent à la vie; il la conjura d'oublier sa curiosité, & lui jura qu'il l'adoroit. Cet aveu combla de joie la pauvre ourse; ils passèrent une journée délicieuse; & quoique le roi parlât seul, l'ourse ne se laissoit point de l'entendre, & d'y répondre à sa manière.
Elle montra au jeune roi ce qu'elle avoit écrit sur son absence; il en étoit enchanté. En effet, on ne vit jamais un mélange si heureux d'esprit & de naturel, de raison & de passions; enfin cela ressembloit aux fameuses Lettres d'une Péruvienne, chef-d'œuvre de sentiment, que le public admirera toujours.
Zélindor ne cessoit de lire que pour se jeter aux pieds de sa tendre maîtresse, & pour lui baiser les pattes.
Insensiblement l'heure s'écouloit, les amans ne les ont jamais bien mesurées, sans fin dans l'absence, & trop rapides dans le plaisir. Minuit sonna, la peau d'ourse tomba, & laissa à découvert la divine Noble-Epine. Elle avoit une robe magnifique, & pour coiffure ses beaux cheveux. Quel prodige! s'écria le roi: quoi! c'est vous que je fuyois, & que je craignois d'aimer! La princesse honteuse ne répondoit rien, sa modestie l'embellissoit encore; elle craignoit aussi que la fée Azerole ne lui reprochât de s'être oubliée assez pour laisser pénétrer son secret à son amant. Elle étoit encore dans ce trouble, lorsque la fée parut. Heureux amans, s'écria-t-elle, jouissez dès demain du fruit de vos peines; c'est avoir assez éprouvé de tourmens: vous, ma fille, dit-elle à la princesse, donnez votre main à votre amant, pour récompense de sa tendresse; & vous, beau Zélindor, allez tout préparer dans votre cour pour épouser cette princesse; ne craignez plus, après votre union, de métamorphose; mais il faut que Noble-Epine subisse cette loi encore vingt-quatre heures; allez, & laissez-la dormir; elle a besoin de repos; j'aurai soin de la rendre digne de vous.
Le jeune roi sortit, laissa ensemble la fée & la princesse. Il étoit transporté d'une joie si vive, qu'au lieu de se coucher, il fit éveiller tout le palais, assembla le conseil, & dit, qu'il vouloit se marier le lendemain, qu'il falloit préparer son trône & illuminer tout le château, sur-tout la galerie. Il ordonna aussi à toutes les dames de s'habiller magnifiquement; de là il passa chez la reine sa mère, pour la convier à ses noces.
La reine, qui venoit d'apprendre que son fils avoit fait réveiller tout le monde, le voyant animé excessivement, & parlant avec une gaîté qu'il avoit perdue depuis long-temps, craignit qu'il ne lui fut arrivé quelque accident. Ce qu'il disoit cependant étoit si juste, si suivi, & de si bon sens, qu'hors ce mariage si précipité, elle le trouvoit comme elle l'avoit toujours vu: elle lui demanda seulement quelle étoit la personne qu'il choisissoit. Vous en serez charmée, madame, lui répondit le jeune roi; je ne puis vous en dire d'avantage.
Zélindor s'occupa jusqu'au jour à faire meubler un appartement pour sa divine princesse. Ce soin, qui le remplissoit de son idée, lui parut le plus agréable; aussi rien n'étoit si galant & si bien entendu.
Les dames du palais, éveillées par cette nouvelle, & n'entendant point nommer la personne que le roi épousoit, se flattèrent toutes en particulier d'être l'objet de son choix; aussi ne négligèrent-elles rien pour leur parure. Elles croyoient n'y pouvoir employer assez de temps, quoique ce ne fût qu'au soir de ce jour qu'il falloit se trouver dans la galerie: plus d'une avoit le cœur touché pour le jeune roi.