L'heure arrivée, le palais illuminé superbement, la reine & les dames se rendirent dans la galerie, qui brilloit de tant de lumières, qu'elles auroient fait honte au plus beau jour. Le jeune Zélindor, plus charmant encore, & paré avec tout ce que l'art pouvoit ajouter à sa figure noble, parut enfin; & promenant ses regards sur cette foule de beautés: En vérité, mesdames, leur dit-il, j'aurois un sensible regret de n'avoir pas fait choix entre vous d'une beauté digne du trône, si celle qui va paroître ne me justifioit. A ces mots, s'étant assis sur son trône, il ordonna qu'on allât chercher son ourse.

Tout le monde se regarda, ne concevant pas ce que le roi en pouvoit faire. On se disoit tout bas; le roi va-t-il l'épouser?

L'ourse parut; elle étoit conduite par deux princes du sang, qui tenoient chacun un bout de l'écharpe du roi, qu'elle avoit au cou. A son approche, le jeune roi descendit de son trône, & touchant doucement du bout de son sceptre la tête de l'ourse: Paroissez, belle princesse, lui dit-il, & venez effacer, par vos charmes, l'injure que je fais à tant de beautés.

Ces mots étoient à peint prononcés, que la peau d'ours tomba, & que l'admirable Noble-Epine, paroissant dans tout son éclat, éclipsa toutes celles qui avoient prétendu jusqu'alors à la beauté.

La fée Azerole se fit voir dans ce moment; elle avoit elle-même paré la princesse; ainsi l'on peut juger que rien ne manquoit à son ajustement. Zélindor se jeta aux pieds de Noble-Epine, qui le releva tendrement, & lui donna sa belle main.

Les noces se célébrèrent avec une magnificence royale, & les deux époux, charmés l'un de l'autre, vécurent dans une union & une tendresse qui devroient faire mourir de honte le vulgaire grossier, qui croit que l'hymen est le tombeau de l'amour.

Zélindor eut de la reine Noble-Epine, en moins de deux années, deux fils aussi charmans qu'eux-mêmes.

Depuis ce qui étoit arrivé à Noble Epine, Rhinocéros n'avoit cessé de la chercher, & de tourmenter la pauvre Coriande, qu'il accusoit d'avoir favorisé l'évasion de la princesse. Quand il revenoit bien las de ses courses, il la battoit à la laisser pour morte; mais Coriande étoit si attachée à sa maîtresse, qu'elle aimoit encore mieux souffrir toutes les fureurs de l'ogre, qu'apprendre que ce monstre l'eût trouvée.

Il fit tant de recherches cependant, qu'enfin il découvrit que la princesse étoit dans le royaume de la Félicité, & qu'elle en avoit épousé le souverain. Cette nouvelle lui causa une rage si grande, qu'il auroit dévoré Coriande, s'il n'eût pensé que c'étoit lui faire trop de plaisir que de la faire mourir si vîte. Il lui apprit qu'il savoit où étoit Noble-Epine, & jura, par les plus affreux blasphêmes, qu'il alloit s'en venger; il prit Coriande, & l'attachant aux aîles d'un moulin à vent, il lui dit qu'elle tourneroit ainsi jusqu'à son retour, qu'il la mangeroit avec sa maîtresse, après les avoir fait rôtir à petit feu.

Il ne savoit pas que la bonne Azerole protégeoit aussi Coriande: connoissant son attachement pour Noble-Epine, elle fascina les yeux de l'ogre, qui, croyant battre Coriande, ne battoit cependant qu'un sac d'avoine, le même qu'il attacha au moulin.