Il partit enfin avec des bottes de sept lieues, & arriva bientôt au royaume de la Félicité. On lui apprit le bonheur dont jouissoit la reine, il en pensa enrager de fureur. Il se contint cependant, & s'étant logé dans un des faubourgs de la capitale, il se déguisa en marchand de quenouilles, n'ayant que ce moyen d'entrer dans le palais, où la reine auroit pu le reconnoître; il s'avisa donc de courir les rues d'autour, & de crier à tue-tête: Quenouilles d'or & fuseaux d'argent à vendre.
Les nourrices & les gouvernantes des petits princes étoient aux fenêtres, & cette marchandise leur plaisant fort, elles firent monter le marchand dans leur chambre. Si elles furent surprises de son effroyable figure, elles avoient encore plus d'envie des quenouilles, & les marchandèrent. Je suis, leur dit-il, plus curieux qu'empressé d'avoir de l'argent. Je sais cependant que mes quenouilles & mes fuseaux valent des royaumes; mais je vous les donnerai toutes six, si vous voulez me laisser passer une seule nuit dans la chambre des petits princes: j'ai de l'ambition, & je serai fort considéré dans mon pays, si je puis me vanter d'avoir eu cet honneur. Voyez si vous le voulez; à ce prix, mes quenouilles & mes fuseaux seront à vous.
Les nourrices & les gouvernantes, étonnées de la bêtise du marchand, poussées du désir d'avoir des trésors à si bon marché, & n'y voyant d'ailleurs nul inconvénient, accordèrent sa demande, & lui dirent de revenir le soir, qu'il auroit un bon lit dans la chambre des petits princes. Il parut charmé, laissa ses quenouilles, revint le soir, & se coucha comme il l'avoit demandé.
Dès qu'il fut assuré que les nourrices dormoient profondément, il se leva doucement, entra dans la chambre de la reine, qu'il savoit être proche de celle de ses enfans, prit dans la gaîne qui étoit attachée au chevet du lit de cette princesse, un couteau qu'elle portoit toujours à sa ceinture, en égorgea impitoyablement les deux jeunes princes, puis vint doucement remettre le couteau dans la gaîne, et se sauva au plus vîte.
Dès que les nourrices & les gouvernantes furent éveillées, elles s'étonnèrent de ne plus trouver le marchand de quenouilles, imaginèrent qu'il leur avoit dit qu'il étoit pressé de retourner dans son pays, & que sans doute il étoit parti dès le matin: mais quelle fut leur douleur & leur étonnement, lorsqu'approchant des berceaux des jeunes princes, elles virent ces beaux enfans égorgés & noyés dans leur sang. Elles jetèrent des cris affreux; tout le palais accourut, le roi & la reine y furent eux-mêmes. Quel spectacle pour eux! Le désespoir du roi, la douleur mortelle de la reine, les cris douloureux de toute la cour rendoient encore plus horrible ce funeste moment. On ne savoit qui accuser d'un si énorme crime; les gouvernantes & les nourrices se gardèrent bien de révéler leur fatal secret, & il fallut emporter la reine, qui s'étoit évanouie dans les bras de son époux.
Vainement on chercha l'auteur de cette tragique aventure; tout ce que le roi fit publier fut inutile, les récompenses les plus excessives firent aussi peu d'effet. Rhinocéros savoit seul son secret, & étoit bien sûr qu'il ne seroit pas révélé.
L'ogre s'étoit caché dans un autre quartier de la ville, & ayant dépouillé l'habit de marchand, il avoit pris celui d'astrologue. Il attendoit paisiblement que la curiosité & la douleur du roi l'amenassent chez lui; ce qui arriva en effet. On dit tant & tant devant le prince qu'il y avoit un homme merveilleux qui dévoiloit le passé & l'avenir si clairement, on en cita tant d'exemples, que Zélindor voulut essayer de ce fameux devin: il y alla en personne, & l'interrogea sur l'affreux massacre de ses enfans.
L'astrologue, ravi en lui-même de pouvoir faire une horrible méchanceté, dit gravement au jeune roi, que la coupable étoit dans son palais: il frémit à ces paroles. Le prétende astrologue poursuivit, & l'assura que s'il failoit appeler toutes les femmes qui y étoient enfermées, & qu'il visitât lui-même les couteaux qu'il trouveroit pendus à leurs ceintures dans une gaîne, il découvriront infailliblement la meurtrière, dont le couteau seroit encore sanglant.
Le roi étonné suivit les conseils de ce monstre dès qu'il fut rentré dans son palais, & ne trouva nulle marque de ce qu'il cherchoit. Il retourna donc le lendemain chez l'astrologue, & lui dit que ses perquisitions avoient été vaines. Vous n'avez pas bien cherché, reprit cet infame en feignant une grande colère de ce qu'on sembloit douter de sa science. Comment, répondit le roi, vous vouliez que je fouillasse la reine ma mère & la reine ma femme? Sans doute, reprit l'affreux Rhinocéros, & je vous conseille de n'y pas manquer.
Zélindor n'ajouta nulle foi aux paroles de l'astrologue, & revint fort triste. La reine sa femme vint à lui les bras ouverts; il pâlit en approchant de cette princesse, dès qu'il apperçut une gaîne à son coté: il la prit, l'ouvrit, & en tira le couteau encore teint de sang. Ah! perfide, s'écria-t-il. A ces mots, il tomba évanoui dans les bras de ceux qui l'avoient suivi. La reine, tout effrayée, demanda ce que c'étoit, & ce qu'avoit le roi son mari: on le lui apprit. Quelle horreur! quel mensonge! s'écria l'innocente Noble-Epine. Moi, j'aurois égorgé mes chers enfans! Elle n'en put dire davantage, & se laissa tomber comme morte sur un canapé. Le roi, qui la vit dans ce triste état en ouvrant les yeux, les détourna aussi-tôt, & ordonna qu'on la conduisît à la tour, ce qui fut exécuté tout de suite, & on ne lui laissa que deux femmes pour la servir. On instruisit son procès sur des apparences trompeuses, & elle fut condamnée à être brûlée toute vive.