Cette pauvre princesse, à peine revenue de son évanouissement, se voyant dans un lieu affreux, & ses deux femmes fondant en larmes, leur demanda s'il étoit possible que le roi son époux la soupçonnât seulement d'avoir massacré ses fils. On lui dit qu'oui, & de plus, que sa condamnation étoit déjà prononcée. O ciel! s'écria cette reine malheureuse, de quoi suis-je coupable, pour mériter un pareil supplice? Quoi! Zélindor m'accuse & me condamne sans m'entendre? J'ai perdu sa tendresse, je n'ai plus qu'à mourir.
Le roi, de son côté, percé d'un coup mortel, ne put se résoudre à voir mourir Noble-Epine, quelque coupable qu'il la crût; & voyant qu'on avoit dressé le bûcher, & qu'on alloit déjà y attacher la reine, il fit ouvrir les portes du palais, & descendit dans la place publique, dans l'instant que l'innocente reine sortoit de sa tour avec une constance aussi assurée que modeste. Arrêtez, s'écria-t-il. Sa voix étoit si foible & si tremblante, qu'à peine on l'entendoit, & la reine montoit sur le bûcher.
Le barbare Rhinocéros, travesti pour la troisième fois, étoit dans la place parmi le peuple, pour repaître ses yeux cruels du supplice de l'infortunée Noble-Epine. Il animoit le peuple par ses discours, & racontoit, avec des circonstances horribles, comment la reine avoit égorgé ses enfans.
Tout à coup, ô prodige! un nuage épais partit de l'orient & vint fondre sur le bûcher, qu'il inonda d'une pluie d'eau de fleurs d'orange. Alors il s'ouvrit, & laissa voir sur un char de rubis la belle fée Azerole, avec le père & la mère de la jeune reine, les deux petits princes assis à leurs pieds sur des carreaux magnifiques, & la fidèle Coriande tenant leurs lisières.
Roi crédule, & pourtant excusable, dit la fée, voilà à quoi une tendresse excessive pour tes enfans t'alloit exposer. Noble-Epine alloit périr, & te rendre à jamais inconsolable. C'est celui-ci qu'il faut punir, ajouta-t-elle en touchant de sa baguette d'or l'affreux Rhinocéros. C'est lui qui a cru consommer le crime, & qui en a méchamment accusé la reine.
L'ogre resta immobile, par le pouvoir subtil de la baguette. La fée mit sur son char la belle Noble-Epine, & conta toute son histoire. Le peuple charmé, & qui change toujours suivant les impressions différentes dont on l'affecte, n'attendit pas que la fée eût achevé de parler; il saisit Rhinocéros, & le jeta dans le bûcher, qui, étant déjà allumé, consuma en un moment le méchant ogre. Zélindor tout en larmes conjura la fée d'obtenir son pardon de la belle reine. Noble-Epine se jeta dans les bras de son époux, & l'embrassa tendrement. Une scène si touchante fit crier à tout le monde: Vive le roi Zélindor & la reine Noble-Epine!
Les deux époux conjurèrent la fée d'entrer dans leur palais avec le roi & la reine qu'elle amenoit. Cette illustre compagnie y fut reçue avec des acclamations sans pareilles; les trompettes & les tambours ne cessèrent de sonner & de battre pendant huit jours. La jeune Noble-Epine présenta son époux au roi & à la reine ses père & mère, qui le remercièrent bien d'aimer tant leur fille. La fée les doua de toutes sortes de bonheur, & ils vécurent heureux une multitude d'années.
Le comte de Livry ayant cessé de parler, tout le monde loua sa mémoire; madame la vicomtesse enchérit encore sur les autres, & loua sa complaisance. Je vous assure, madame, lui dit-il, que je me reproche fort la longueur de ce conte; mais à peine m'en souvenois-je, & je crois y avoir ajouté des choses qui ne sont pas dans l'original. La vicomtesse répondit qu'apparemment cet original n'étoit pas si bien, & qu'elle s'en tenoit à sa manière de raconter. On parla encore quelque temps des personnages de ce conte; & comme il étoit heure de laisser retirer madame la vicomtesse, on lui souhaita le bon soir, & chacun se retira, fort content de ce qu'il venoit d'entendre.
Les deux charmantes sœurs conduisirent madame de Briance dans son appartement, & y restèrent à leur ordinaire; le comte & le chevalier de Livry s'y rendirent; le baron de Tadillac y vint aussi-tôt. Saint-Urbain lui demanda s'il avoit vu madame de Salgue; il joua l'amant discret, & assura qu'il ne lui parloit qu'en public; que sa plus grande passion étoit celle de voir bientôt madame la vicomtesse absolument déclarée en sa faveur; qu'elle lui juroit une éternelle tendresse; mais qu'il n'étoit pas d'humeur à demeurer des années entières à soupirer & à se plaindre. Madame de Briance dit que la vicomtesse vouloit filer le parfait amour, & s'en tenir là; qu'il falloit que chacun songeât à ses affaires, & qu'on s'assemblât le lendemain au soir pour dire son avis, & trouver un expédient qui pût les assurer d'un heureux succès. MM. de Livry n'avoient point d'autre intérêt; le baron ne tendoit aussi qu'à une heureuse fin; ils approuvèrent tous trois ce sentiment, & madame de Briance les congédia. Kernosy & Saint-Urbain étant restées seules, la prièrent avec instance de leur apprendre la suite de ses aventures. La marquise, qui s'y étoit engagée, & ne pouvoit s'en dispenser honnêtement, eut la complaisance de continuer ainsi son histoire.