Suite de l'histoire de madame de Briance.
Vous vous souvenez sans doute, mesdemoiselles, que mon frère étoit guéri de sa blessure, & que Tourmeil commençoit à se mieux porter; sa plus grande peine étoit alors l'appréhension que le retour de sa santé ne le mît bientôt en état de quitter la maison de mon père, & ne le privât du bonheur de me voir tous les jours; car c'est ainsi qu'il en parloit. Il ne sortoit pas encore du lit quand M. de Briance reçut des lettres qui l'avertissoient que sa présence étoit nécessaire à Paris, pour le jugement d'un procès fort important, que ses parties pressoient avec chaleur pendant son absence, dans le dessein de s'en prévaloir. M. de Briance connut quelle étoit leur intention, prépara tout pour son départ, & vint en apprendre la nouvelle à Tourmeil. De là ayant passé dans l'appartement de mon père, ils y demeurèrent long-temps enfermés ensemble, & n'en sortirent qu'à l'occasion de mes frères qui parurent: il les aborda en prenant congé d'eux, & il les pria de continuer leurs soins pour le malade qu'il lassoit chez-eux, dont la blessure, qui alloit tous les jours de mieux en mieux, faisoit espérer une prompte guérison.
Le lendemain, mon père étant avec mon frère le chevalier dans son cabinet, reçut une lettre de M. de Briance: on le vint demander, il sortit brusquement après avoir mis cette lettre dans un bureau qui n'étoit point fermé: mon frère me l'ayant aussi-tôt apportée, nous courûmes ensemble dans la chambre de Tourmeil, ne doutant point qu'elle ne nous découvrît le sujet de leur conférence que nous avions tous grande envie de savoir. Voici ce qu'elle contenoit.
Je pars avec un véritable chagrin de vous quitter, Monsieur; mais j'espère vous réjoindre dans un mois ou deux: j'attendrai le temps avec impatience, puisque, suivant la parole que vous m'avez fait l'honneur de me donner, je puis compter de terminer l'affaire que vous avez conclue, ce que je souhaite extrêmement. Vous en parlerez à Mademoiselle de Livry quand vous le jugerez à propos, je crois qu'elle ne la trouvera pas désavantageuse. Continuez, je vous prie, Monsieur, toutes vos bontés pour Tourmeil.
Le Marquis de Briance.
Quelle fut notre joie à la lecture de cette lettre! Mon père & M. de Briance nous paroissoient d'accord pour faire notre bonheur: je livrai mon cœur à tout le penchant que j'avois pour Tourmeil, qui de son côté étoit dans des transports de joie qu'on ne sauroit exprimer: je le regardois comme un époux choisi par mon père & par mon inclination. Mes frères étoient charmés de cette alliance qu'ils avoient tant souhaitée; & ils furent incontinent remettre la lettre dans le bureau de mon père, afin qu'il ne s'aperçut pas de ce petit vol.
Tourmeil étant enfin rétabli en parfaite santé, alla remercier mon père, & se retira ensuite dans la maison de M. de Briance. Nous fûmes très-surpris de voir une séparation si funeste; car nous ne nous attendions pas à ce coup; au contraire, nous espérions que cette occasion porteroit mon père à se déclarer en notre faveur; & ce qui confirma le soupçon où nous étions qu'il n'eût changé de résolution, fut une lettre de M. de Briance que Tourmeil venoit de recevoir, par laquelle il lui marquoit de se rendre incessamment auprès de lui à Paris, parce que ses affaires l'obligeoient d'y passer l'hiver.
Tourmeil, éloigné d'obéir, passa fort agréablement le carnaval dans la ville de Rennes, où son mérite lui avoit attiré l'affection des honnêtes gens. On n'y faisoit point de fête où on ne le mandât, & on l'y recevoit d'une manière à lui faire entendre que s'il offroit ses vœux quelque part, ils feroient favorablement reçus: mais ne se trouvant que dans les assemblées où j'étois, il me fut toujours fidèle, & plus disposé à perdre sa fortune qu'à renoncer à notre amour.
Il feignit de n'avoir pas reçu la lettre de M. de Briance, afin de n'être pas obligé d'y répondre; enfin ne pouvant différer plus long-temps à lui écrire, il lui manda, pour avoir un prétexte de demeurer auprès de moi, que sa blessure n'étoit pas encore parfaitement guérie.
Quand ses affaires l'obligeoient d'être un jour sans me voir, il m'écrivoit des lettres, ou il m'envoyoit des vers de sa façon, pleins d'esprit & de feu: cela ne me paroissoit pas surprenant, car je sentois bien que l'amour les lui dictoit.