Mon père se trouva obligé par honnêteté de permettre que j'allasse passer deux jours chez une dame de ses amies, qui avoit une belle maison près de Rennes. De quelque peu de durée que fût cette absence, je la sentis vivement, & Tourmeil en étoit inconsolable. Je lui avois expressément défendu d'y venir, je craignois mon père qui auroit pu se fâcher de le voir s'introduire dans une compagnie où on ne l'avoit pas appelé. Le lendemain de notre arrivée, en traversant la salle, je rencontrai un jeune paysan qui me présenta une corbeille remplie de très belles fleurs pour la saison; c'étoit le valet de chambre de Tourmeil. Je n'eus pas le temps de lui faire connoître la joie que l'attention continuelle de son maître me causoit. La dame chez qui nous étions, survint; il l'aperçut & se retira promptement; car il avoit ordre de ne se pas faire connoître. Je pris mon parti, ne doutant pas qu'on ne l'eût vu entrer. Je crois, madame, lui dis-je, que je dois vous remercier des galanteries que je reçois chez-vous; voilà ce qu'un de vos gens vient de me donner. Je n'en ai aucun, me répondit-elle, qui soit capable de faire une si jolie chose; mais je voudrois avoir eu l'esprit de l'ordonner. Elle regarda la corbeille avec attention, & en levant un bouquet qui étoit au milieu, elle y trouva un billet: je demeurai un peu interdite, mais n'y voyant que de vers qui n'étoient pas même écrits de la main de Tourmeil, je me rassurai. Les voici.
Des sauvages climats, les plus tristes retraites
Perdroient en vous voyant ce qu'elles ont d'odieux.
Rendre charmans tous les lieux où vous êtes,
Sont les moindres effets du pouvoir de vos yeux.
Les champs, en vous voyant paroître,
Semblent avoir repris de nouvelles couleurs;
La brillante Reine des fleurs
A moins que vous, le droit d'en faire naître.
Les Dieux de ce séjour champêtre,