On ne trouve d'esprit ici dans aucunBuste,
Les discours les moins froids font remplis deglaçons,
Et l'on y fait d'ennui de si rudesmoissons,
Qu'ils pourroient en un jour tuer les plusrobustes.
Vainement la raison, par sa présenceauguste,
Voudroit du sens commun y tracer desleçons,
Tout ce qu'elle diroit passeroit pourchansons,
On s'est fait une loi de n'y point parlerjuste.
On y voit des Iris, ivres d'un folorgueil,
Faire à de bas Soudarts un favorableaccueil,
Et contre leurs douceurs n'apporter nulledigue.
Là des cœurs le plumet émeut tous lesressorts:
Enfin, j'y vois qu'amour, de ses biens siprodigue,
Au sot tout comme à nous inspire destransports,
Ici tous les ennuis paroissent tour à tour,
Tout m'y cause un chagrin, une langueur extrême;
Mais quand je verrai ce que j'aime,
J'en préfèrerai le séjour,
Au séjour des Dieux même.

Mes frères & moi nous y reconnûmes le caractère de tous ceux pour qui les vers avoient été faits. Tourmeil s'en divertissoit avec nous, & notre joie étoit trop grande pour durer long-temps. Un homme de notre province, considérable par sa noblesse & par ses grands biens, me demanda pour son fils aîné. C'étoit un grand garçon de dix-neuf ans, ni bien ni mal-fait, & qui n'ayant jamais rien vu, tomboit dans des puérilités inconcevables.

Ce nouvel amant donna de l'inquiétude à Tourmeil; il étoit sûr de mon cœur, mais je ne disposois pas de moi; il se détermina enfin à faire expliquer mon père. Mes frères étoient tous à lui, & désapprouvoient ouvertement le mariage que l'on proposoit avec le provincial. Ils le traitoient avec une froideur extrême, & je lui disois des choses désagréables; mais ce jeune homme sans éducation ne les sentoit pas, il ne se fâchoit de rien.

Un soir que mon père ne soupoit point au logis, mes frères retinrent Tourmeil: notre provincial, qu'on n'en prioit pas, ne laissa pas de demeurer. Après en avoir été quelque temps en colère, nous prîmes le parti de nous moquer de lui. Tourmeil l'enivra de louanges pendant tout le repas. Enfin on nous avertit que mon père reviendroit bientôt; nous ne voulions pas qu'il trouvât Tourmeil au logis, je le priai de s'en aller, & mon nouvel amant dit en le voyant partir: Je suis fâché que M. de Tourmeil s'en aille, ce garçon-là me réjouit beaucoup; s'il veut venir chez moi passer quatre ou cinq mois, nous nous divertirons agréablement. Cela étant, dit le chevalier en me parlant tout bas, je ne vous conseille pas de vous opposer à ce mariage. Je ne pus répondre à cette folie, car mon père entra, & nous l'obsedâmes de telle sorte, qu'il fut impossible au provincial de parler que pour prendre congé de la compagnie.

Les fréquentes instances qu'on faisoit auprès de mon père pour la conclusion de mon mariage avec ce jeune homme, furent cause que mes frères & moi nous prîmes enfin la résolution de lui parler du dessein où Tourmeil étoit d'entrer dans notre alliance. Le comte de Livry, mon frère aîné, se chargea de l'affaire. Il prit si bien son temps, qu'il eut le loisir d'entretenir mon père en particulier, & de lui représenter qu'outre tous les avantages qu'on trouvoit dans cette alliance, il croyoit qu'on étoit dans une obligation indispensable de faire quelque chose en faveur de Tourmeil, & qu'un tel contentement ne seroit qu'une foible reconnoissance du grand service qu'il avoit rendu à notre famille. Il y a déjà quelque temps, répondit mon père que je m'aperçois du dessein de Tourmeil, que vous me déclarez de sa part; je l'estime infiniment, mais il n'est pas assez riche, il faut qu'il relève sa maison. M. de Briance veut lui faire épouser une fille dont le bien est si considérable, qu'il rétablira ses affaires; je crois inutile de vous dire que c'est son avantage, vous le voyez aussi bien que moi, & qu'il n'est pas moins avantageux à votre sœur d'épouser M. de Briance, qui revient incessamment pour terminer cette affaire. Elle auroit de la peine à trouver un meilleur parti; j'espère qu'elle obéira de bonne grace, car ma parole est donnée, & je vous avertis que je la tiendrai.

Ce petit discours, prononcé avec un ton de fermeté paternelle, déconcerta mon frère, & le jeta dans une si grande consternation, qu'il ne put m'en apprendre la triste nouvelle, sans que je m'aperçusse de la douleur dont il étoit pénétré. Tourmeil se désespéroit, & je m'affligeois immodérément: notre passion redoubla par cet obstacle à notre bonheur. Il falloit cependant cacher mes larmes; mes frères prirent mes intérêts jusques à s'attirer la colère de mon père.

Tourmeil n'osoit plus paroître, je le voyois seulement quelquefois; mes frères l'introduisoit eux-mêmes en secret; mais tout le temps de notre entrevue se passoit à répandre des larmes. Enfin mon père m'apprit quelle étoit sa résolution à ce sujet. Je n'oubliai rien pour le fléchir, ce fut inutilement; & je tombai dans un tel accablement, que la fièvre m'ayant pris je fus huit jours à l'extrémité. Quelque temps après, mes frères trouvant un peu d'amendement, s'avisèrent, dans le dessein d'apporter quelque soulagement à ma maladie, d'introduire un soir Tourmeil dans ma chambre: en effet le plaisir que j'eus de le voir ne contribua pas peu au rétablissement de ma santé, & l'accueil que je lui fis, à le consoler de son malheur.

Il me paroissoit surprenant que mon père, qui aimoit si tendrement ses enfans, pût se résoudre à me rendre malheureuse; mais je dois cette justice à sa mémoire, il crut que j'oublierois facilement Tourmeil quand je ne le verrois plus, & il vouloit me donner un rang au dessus des autres dames de la province, en me faisant épouser M. de Briance.