C'étoit une affaire arrêtée entre eux; & la lettre que nous avions interprétée suivant notre inclination, n'avoit point d'autre but que ce mariage: mon père le déclara dès que le contrat fut signé; il en reçut les complimens de tout le monde. Chacun me trouvoit très-heureuse, parce que le public n'étoit point informé du trouble de notre famille, qui sans doute aurait fait connoître la douleur que je ressentois: & l'on peut bien dire à la louange de Tourmeil, que malgré son désespoir il ne lui échappa jamais un seul mot qui pût marquer sa passion. Le profond respect qu'il avoit toujours eu pour moi, lui ferma la bouche; satisfait de ma tendresse il n'accusoit de nos malheurs que sa mauvaise fortune.
Enfin M. de Briance vint me voir. Je me souviendrai toute ma vie de ce jour si cruel pour mon repos; j'avois rappelé mon courage, afin d'obéir de bonne grace; mais l'amour ne le vouloit pas. Je répondis peu de choses à tout ce que M. de Briance me dit en galant-homme, j'étois abattue de ma maladie, & encore plus de ma douleur; & malheureusement je lui parus si belle dans cet état languissant, qu'il ne me quittoit presque plus: je fondois en larmes dès qu'il étoit retiré.
Tourmeil, qui ne pouvoit plus être le maître de lui-même, ne regardant M. de Briance que comme un rival odieux, vouloit absolument se battre contre lui. Mes frères, voyant que leurs efforts pour l'en empêcher étoient inutiles, se chargèrent d'une lettre qu'il m'écrivit, par laquelle il me demandoit de me voir encore une fois: j'y consentis. Ils furent tellement attendris de notre conversation, & si touchés de notre douleur, qu'ils jugèrent à propos de nous séparer l'un & l'autre. Ils se preparoient pour emmener Tourmeil, lorsque l'appréhension où j'étois qu'il n'allât se perdre, fit que, l'arrêtant par le bras, je lui représentai que son dessein de se battre contre M. de Briance ne me seroit pas moins fatal qu'à lui-même, puisque ce combat seroit un éclat capable de donner atteinte à ma réputation, & qu'il ne pourroit plus demeurer tranquillement avec nous, ni songer à me revoir de sa vie, quelque avantage qu'il pût remporter sur son ennemi. Ces paroles calmèrent sa fureur & firent une impression si forte sur son esprit, qu'il protesta en me quittant, que son obéissance & sa soumission à mes ordres me convaincroient plus que jamais de la sincérité de sa passion. Après bien des larmes répandues, mes frères l'emmenèrent, & je demeurai dans une affliction qui ne se peut exprimer.
Tourmeil étant sorti d'auprès de moi, manda par une lettre à M. de Briance, que cette riche héritière dont il lui avoit parlé ne lui convenoit pas, & qu'il vouloit voyager quelques années, avant de songer à son établissement.
D'abord M. de Briance fut touché du départ de Tourmeil; mais quelques soins qu'il lui avoit remarqués pour moi, le consolèrent bientôt de son absence; & dans l'impatience où il étoit de m'épouser, il ne se donna point de repos jusqu'au jour de notre mariage. On me para, je me laissai habiller comme on voulut, je fus conduite à l'église avec la même docilité, & ramenée chez mon père, où je passai la journée à recevoir les complimens de toutes les personnes de distinction qui étaient alors dans la ville.
Le lendemain M. de Briance me mena chez lui; on ne pouvoit rien ajouter à la magnificence de sa maison & à celle de son équipage. Il me donna des pierreries d'un prix considérable, & m'accabla de tous les présens qui font plaisir à une jeune personne. Mais cela n'étoit pas capable de toucher mon cœur, j'avois perdu le seul bien qui le rendoit sensible. Cependant je vécus avec tant de complaisance pour M. de Briance, qu'il étoit très content de sa destinée, & que son amour pour moi sembloit augmenter tous les jours.
Tourmeil ayant bien senti qu'il lui seroit impossible de supporter un coup si funeste, s'étoit rendu à Paris chez un de ses oncles qui étoit son tuteur, & qui l'aimoit tendrement: il lui avoit fait entendre que s'étant battu sur une querelle assez légère, il étoit nécessaire qu'il sortît de France, jusqu'à ce que cette affaire fût accommodée.
L'oncle, qui avoit su par M. de Briance le combat de son neveu & de mon frère crut facilement cette seconde aventure, & lui donna promptement de l'argent: dès que Tourmeil l'eut touché, il prit le chemin de Lyon, pour se rendre à Venise. Ce ne fut pourtant qu'après avoir écrit à mes frères & m'avoir dit adieu, en m'assurant de sa passion immortelle, & me souhaitant un repos dont je n'ai jamais joui depuis son départ.
Mes frères balancèrent long-temps s'ils me feroient voir cette dernière marque de l'amour de Tourmeil; mais enfin le chevalier m'apporta cette funeste lettre; je la lus mille fois, elle renouvela toutes mes douleurs; & je m'affligeai si cruellement, que le chevalier se repentit de me l'avoir donnée. J'y trouvai que Tourmeil mandoit au chevalier de ne lui point faire de réponse parce qu'il changeroit de nom en s'embarquant avec les troupes que les Vénitiens envoyoient dans la Morée, où il alloit chercher la fin d'une vie que son amour infortuné rendoit si malheureuse, & qu'il me sacrifioit sans regret.
Je cachai ma douleur avec beaucoup de soin. La langueur où j'étois augmenta par la violence que je me faisois sans cesse: les médecins m'ayant ordonné de prendre l'air de la campagne, M. de Briance me mena dans une de ses terres, dont la solitude me parut plus convenable à ma tristesse, que les fréquentes visites du grand monde. Content de notre mariage, il y passoit presque tous les jours à chasser, & à me procurer, par des soins empressés, les plaisirs qu'il croyoit me pouvoir être agréables.