Mes frères étant sur le point d'aller à Paris pour commencer d'entrer dans le service, vinrent me voir au commencement du printemps.

Il y avoit environ six mois qu'il étoient dans cette grande & fameuse ville, quand mon père, s'étant trop échauffé à courre un cerf, prit une pleurésie qui en sept jours nous enleva un cœur très-zélé pour ses enfans, & le meilleur père qui fut jamais. M. de Briance sentit cette perte aussi vivement que moi: ce malheur nous fit revenir à Rennes; mes frères s'y rendirent aussi: & ayant partagé la plus belle succession de la province, avec M. de Briance qui leur donna des marques de son amitié par un désintéressement sans exemple, ils retournèrent à Paris, dont les plaisirs leur avoient ôté le goût de ceux des autres villes; ensuite ayant obtenu l'agrément pour deux régimens qu'ils achetèrent, ils ont toujours resté dans le service, & ne sont venus que l'année dernière dans ce pays-ci, où l'honneur qu'ils eurent de vous voir leur a donné tant d'impatience de venir.

Il y avoit près de deux ans que j'avois épousé M. de Briance, quand il fut attaqué d'une fièvre violente qui le mit en danger dès le troisième jour. Je me trouvai sincèrement affligée, il s'en aperçut; & le dernier jour de sa maladie, m'ayant prié de faire sortir tout le monde, il me dit, en me tendant la main: Madame, je mourrois avec le regret d'avoir causé vos malheurs, si je n'avois toujours eu lieu de croire que votre vertu vous avoit fait surmonter le penchant que vous aviez pour Tourmeil; son départ, qui précéda de quelques jours mon mariage, me fit connoître la douleur qu'il en ressentoit; mais je crus que ce n'étoit qu'un transport de jeune homme, que le temps appaiseroit. Il est juste que je répare ce mal: je l'institue mon héritier; & s'il revient, comme je l'espère, je vous supplie, madame, de le recevoir comme un époux digne de vous; je souhaite de tout mon cœur qu'il remplisse ma place. Je restai si interdite & si touchée de ce discours, que je n'eus pas la force d'y répondre. Mes larmes redoublèrent; il survint une foiblesse à M. de Briance; j'appellai du monde, & quelques heures après il mourut, en témoignant jusques au dernier moment une parfaite connoissance & un courage héroïque.

Sa mort me déconcerta; je renonçai au commerce du monde, & je partis de Rennes, où nous étions alors, pour aller vivre en récluse à la campagne, où j'ai toujours demeuré depuis ce temps-là; & sans les prières de mes frères, & leurs intérêts qui me sont très-chers, je n'aurois point abandonné la solitude où j'ai toujours vécu depuis la mort de M. de Briance & où me retiennent les cruelles inquiétudes que je sens de l'absence de Tourmeil. Je vous avouerai que je m'en suis informée avec beaucoup de soin; mais comme il a quitté son nom en s'embarquant parmi les troupes vénitiennes, il m'a été impossible de savoir ce qu'il est devenu.

Kernosy & Saint-Urbain dirent à madame de Briance qu'elle ne devoit pas perdre toute espérance, qu'elle étoit trop ingénieuse à se faire de la peine, & que Tourmeil, par sa prudence, pouvoit être échappé des dangers que son désespoir lui avoit fait chercher si loin. Ces deux aimables sœurs, après avoir fait leur possible pour la maintenir dans cette pensée, finirent leur conversation par un remerciement du récit que la marquise avoit eu la bonté de leur faire, & se retirèrent.

Le lendemain les comédiens ayant pris congé de la compagnie, partirent fort regrettés, pour se rendre incessamment à Rennes, suivant l'ordre, disoient-ils, qu'ils en avoient reçu de gens à qui ils ne pouvoient se dispenser d'obéir. Quelques heures après leur départ, on vit entrer à cheval dans la cour du château un homme d'assez bonne mine, suivi de deux valets: madame la vicomtesse étant avertie de son arrivée, alla le recevoir très-obligeamment. Elle le conduisit dans son cabinet, où ils restèrent en conférence pendant plus de deux heures. Le baron de Tadillac, étonné de cette longue audience, dit en badinant, au sujet de cet inconnu, qu'il l'auroit cru son rival, s'il n'avoit remarqué, en le voyant passer, qu'il n'étoit pas du goût de madame la vicomtesse, qui ne vouloit point d'amant suranné.

Enfin la vicomtesse vint retrouver la compagnie, & Fatville, en entrant dans la salle pour dîner, courut embrasser l'inconnu, qui alors ne le fut plus, parce qu'il l'appela son oncle. Elle dit à ses nièces de ne se point engager au jeu quand on seroit sorti de table, qu'elle avoit à leur parler en particulier. Cette bonne tante les ayant fait toutes deux passer dans son cabinet, après une longue & ennuyeuse harangue, pour leur prouver que l'une & l'autre lui avoient des obligations infinies, apprit à mademoiselle de S.-Urbain, comme une suite de ces prétendues obligations, qu'elle venoit de signer les articles d'un mariage très-avantageux pour elle, avec le frère de Fatville, qui étoit fort riche, un peu moins impoli que lui, & devenu d'une humeur plus sociable, par la pratique des honnêtes gens qu'il avoit vus à l'armée pendant quelques années de service.

Un coup de foudre n'auroit pas tant étonné mademoiselle de S.-Urbain, que cette nouvelle si peu attendue & si opposée à son inclination: elle ne cacha point la douleur qu'elle en ressentit. Mademoiselle de Kernosy parut aussi affligée que sa sœur; tout cela ne servit qu'à leur attirer un long discours de la vicomtesse sur l'obéissance aveugle que des filles bien élevées doivent à leurs parens, dont Saint-Urbain n'eut pas envie de profiter. Enfin la tante, croyant qu'il falloit faire diversion aux larmes, laissa ses nièces dans le cabinet, & vint apprendre à la compagnie la nouvelle du mariage de Saint-Urbain. Heureusement le chevalier de Livry n'étoit pas présent, son trouble auroit découvert l'intérêt qu'il y prenoit.

Le comte de Livry sortit promptement de la chambre pour prévenir son frère sur cette nouvelle, & prendre des mesures avec lui, capables de détourner le malheur dont il étoit menacé. D'autre côté, madame la marquise de Briance ayant les intérêts de son frère à ménager, & connoissant par expérience quelle pouvoit être la désolation d'une personne prête à perdre ce qu'elle aime, alla trouver Saint-Urbain qui fondoit en larmes: elle lui représenta que le mariage qui venoit de se proposer étoit bien loin de se conclure, qu'il se trouveroit mille prétextes pour le différer, & même pour le rompre; & qu'après tout la vicomtesse n'étant point sa mère, elle pouvoit, à l'extrémité, refuser d'obéir, & ne pas se sacrifier à ses caprices.