Kernosy approuva cet avis; Saint-Urbain, toujours disposée à prendre une espérance agréable, crut entrevoir qu'elle n'étoit pas tout à fait malheureuse, & trouva fort à propos de gagner adroitement du temps. Elle essuya ses larmes, se déterminant, suivant le sentiment de sa sœur, appuyé par madame de Briance, à recevoir l'oncle de Fatville avec une civilité apparente, afin de ne pas effaroucher la vicomtesse, qui, la voyant rentrer avec une humeur tranquille, ne douta pas un moment que ce ne fut un effet de sa morale, & s'applaudit plus d'une fois d'avoir eu l'esprit de persuader sa nièce. L'oncle de Fatville parut en ce moment, & fit son compliment à Saint-Urbain, qui lui répondit peu de choses, & Fatville ajouta au sujet présent tout ce qu'il avoit entendu dire de mauvais en de semblables occasions. Madame de Salgue s'étant aperçue que ce mariage n'étoit pas du goût de Saint-Urbain, ne lui en parla que pour la plaindre. La baronne de Sugarde, persuadée que le chevalier n'avoit plus d'espérance de l'épouser, & qu'après un tel événement elle pouvoit plus facilement s'approprier cet amant par ses charmes, dissimula finement la joie qu'elle en ressentit au fond du cœur, & se garda bien de témoigner à Saint-Urbain d'autres sentimens que ceux que ses amies faisoient paroître.
Le chevalier, qui venoit de rentrer avec son frère, eut bien de la peine à se contraindre, pour cacher le chagrin qu'il avoit de voir Saint-Urbain dans une espèce d'indifférence sur le sujet de cette fatale nouvelle, & d'en apprendre la confirmation par la bouche même de la vicomtesse, qui prévint la compagnie dans ce moment, que le frère de Fatville devoit arriver sur le soir.
Alors transporté d'amour & de désespoir, sans se donner le temps de rien examiner, il courut à l'écurie prendre un cheval; & pour s'éloigner du château avec plus de diligence, il le poussa à toutes jambes sur le chemin de Rennes, par où devoit arriver son odieux rival.
Le jour commençoit à baisser, quand le bruit de quelques chevaux tirèrent le chevalier de sa rêverie. Il aperçut de loin un homme à cheval enveloppé dans un gros manteau rouge, suivi de trois personnes aussi à cheval; & ne doutant plus que ce ne fût son rival, il courut l'épée à la main attaquer celui qui paroissoit le maître. Voyons, dit-il en l'abordant, d'un ton de voix que la colère rendoit méconnoissable, si tu es plus digne que moi du bien que tu cherches à m'enlever.
Cet homme, qui étoit prévenu d'un chagrin aussi pressant que celui du chevalier, jeta promptement son manteau, & mit l'épée à la main. Ils se battoient un égal avantage, quand les gens de la suite de l'inconnu se mirent en devoir de les séparer; mais il leur ordonna de se retirer. Le son de cette voix suspendit la colère dont le chevalier étoit animé. D'abord il fit reculer de quelque pas son cheval, & baissant la pointe de son épée, il s'écria: Quoi! je viens d'attaquer une vie que je défendrois mille fois au prix de la mienne! L'inconnu, c'étoit Tourmeil, surpris d'entendre la voix du chevalier de Livry qu'il distinguoit fort bien, demeura tout immobile, & ne savoit que penser d'une telle aventure. Enfin ces deux amis, revenus de leur étonnement, & se sentant l'un & l'autre le cœur attendri, s'approchèrent, & s'embrassèrent avec toute la joie qu'une véritable amitié peut causer. Le chevalier vouloit apprendre en peu de mots à son ami le dessein qui l'avoit conduit dans cet endroit. Tourmeil l'interrompoit à tout propos, pour lui parler de madame de Briance. Dans ce moment, la curiosité les poussoit tous deux à se faire plusieurs questions à la fois; & jamais conversation ne fut ni moins suivie, ni plus intéressante; ils en oublièrent leur chemin.
Un homme à cheval qui venoit le grand galop, s'arrêta pour leur demander s'il y avoit encore bien loin du lieu où ils étoient, au château de Kernosy, & leur témoigna qu'il étoit fort pressé de s'y rendre. Le chevalier, curieux de savoir quel étoit le motif de cet empressement, lui répondit qu'ils y alloient, & qu'il pouvoit les suivre. Cet homme étoit le valet de chambre du frère aîné de Fatville, & très-grand causeur. Il fut ravi de trouver matière de parler; ce plaisir, ralentissant le désir de continuer son voyage, lui fit faire tout au long le récit d'un accident qui avoit contraint son maître de s'arrêter dans un village à deux lieues de Rennes, où on le pansoit d'une blessure qu'il s'étoit faite à la jambe en tombant de cheval; il avoit fait partir ce valet, pour en porter la nouvelle à son frère, à son oncle, & à madame la vicomtesse.
Tourmeil, entendant tout cela, dit en particulier au chevalier de Livry, que l'amour ne favorisoit pas les intentions de son rival, & que ce retardement leur donneroit le temps de rompre un mariage dont on ne voyoit nulle apparence d'heureux succès. Ensuite ils continuèrent leur chemin sans se parler. Le chevalier étoit occupé de l'état présent de sa destinée, & Tourmeil sentoit des transports de joie qui augmentoient à mesure qu'il aprochoit du lieu où étoit madame de Briance. Ce n'est pas que l'appréhension de ne la pas trouver dans les mêmes sentimens où il l'avoit laissée, ne lui causât bien de l'inquiétude; mais rien ne peut balancer dans un cœur amoureux le plaisir de voir ce qu'il aime.
Tourmeil, en arrivant au château, pria le chevalier de ne le pas faire connoître à la compagnie, avant qu'il eût apris de que le manière madame de Briance vouloit qu'il en usât avec madame la vicomtesse. On n'y parloit alors que du chevalier de Livry, tout le monde étoit en peine de son absence. Kernosy, Saint-Urbain, & madame de Briance, craignant qu'il ne lui arrivât quelque malheur, prièrent le comte de Livry & le baron de Tadillac de l'aller chercher sur le chemin de Rennes; mais la nuit déjà un peu avancée quand ils montèrent à cheval, fut cause qu'ils s'égarèrent, & qu'après bien des détours inutiles, ils ne revinrent au château que dans le moment de l'arrivée du chevalier, qui entroit dans sa chambre avec Tourmeil. Il auroit bien voulu le faire monter secrètement, mais cela n'étoit pas possible. Il donna ordre qu'on allumât promptement du feu; qu'on fournît à son ami tous les rafraîchissemens nécessaires, & qu'on le laissât reposer, en attendant qu'il pût lui faire compagnie; ensuite il vint introduire le valet de chambre du frère de Fatville, qui fit son compliment à madame la vicomtesse de la part de son maître, & lui apprit la nouvelle de sa blessure. La présence du chevalier rassura toutes les belles personnes qui s'intéressoient à lui; les Fatville seuls & madame la vicomtesse paroissoient n'être attentifs qu'au discours du valet de chambre. Après plusieurs questions qu'ils lui firent en particulier touchant la chute de son maître, ils résolurent de partir tous deux le lendemain, pour le faire transporter à Rennes.
Cependant Saint-Urbain & la Marquise querelloient le chevalier de son départ précipité; la honte d'avoir fait cette course inutile, l'empêcha de leur en découvrir le véritable motif; il leur dit seulement tout bas: je vous apprendrai ce soir la raison qui m'a fait monter à cheval avec tant de diligence, & je suis sûr que madame de Briance m'en saura bon gré.
La vicomtesse ayant rejoint la compagnie, demanda au chevalier d'où il venoit. Le baron, qui voyoit que cette question embarrassoit le chevalier, & le comte de Livry qui venoit d'arriver aussi, lui répondit: c'est un petit secret qui me regarde, Madame, dont j'aurai l'honneur de vous rendre compte ces jours-ci. Par-là il les tira d'affaire.