Ce même soir, Fatville & son oncle, avant de passer dans leur appartement, prirent congé de la compagnie pour quelques jours. Chacun s'étant retiré, Kernosy & Saint-Urbain se rendirent dans la chambre de la marquise, où l'on devoit tenir conseil sur les moyens de rompre le mariage que l'accident arrivé au frère de Fatville avoit retardé. Sa prudence leur faisoit espérer que le résultat de l'assemblée ne seroit pas infructueux; & l'ascendant que le baron avoit sur l'esprit de la vicomtesse sembloit les assurer que tout réussiroit comme elles le souhaitoient.

Le comte & le chevalier de Livry y étoient déjà, dans une joie que ces deux aimables sœurs ne trouvèrent point convenable à l'état présent des affaires dont il étoit question. Quel espoir favorable, dit Saint-Urbain en entrant, vous inspire la joie que je vois répandue sur vos visages? nous sera-t'il permis d'y prendre part? Madame de Briance prit la parole, & répondit: Après le bonheur inespéré que le ciel m'envoye aujourd'hui, on peut tout attendre de la fortune. Tourmeil revient, & il revient avec les mêmes sentimens qu'il avoit à son départ. Le chevalier a été ce soir sur le chemin de Rennes; il a trouvé un homme qu'il lui a envoyé pour savoir si sa présence me seroit agréable. Kernosy & Saint-Urbain prenoient tant de part à tout ce qui regardoit madame de Briance qu'elles oublièrent en ce moment leurs intérêts propres, & ne parlèrent plus que de Tourmeil. L'essor qu'elles donnnèrent à la joie qui les pénétra, & leur manière de féliciter la marquise, réprésentoient parfaitement le plaisir que cette agréable nouvelle leur faisoit sentir au fond de l'ame. Alors le chevalier voyant tout le monde animé du même esprit, dit: Je vois bien qu'on ne sera pas fâché que j'amène ici celui que Tourmeil m'a envoyé. Il sortit, après avoir apris en peu de mots à Saint-Urbain que le projet de la vicomtesse l'avoit mis au désespoir, & revint aussi-tôt dans la chambre avec Tourmeil, dont l'air négligé & semblable à celui d'un homme qui arrive d'un grand voyage, ne laissa pas de charmer, par sa bonne mine, tous ceux qui ne le connoissoient pas encore. Madame de Briance, frappée d'une vue si chère & si peu attendue, fit un grand cri, & demeura immobile sur sa chaise. Tourmeil, surpris de la voir dans cet état, se jeta à genoux à ses pieds, & lui baisa les mains, sans avoir la force de prononcer une parole. Il n'y avoit alors personne de l'assemblée qui ne fût instruit de sa passion, le chevalier l'en avoit averti avant que d'entrer. Kernosy & Saint-Urbain ne le crurent point une personne envoyée de la part de Tourmeil; elles reconnurent d'abord à son port majestueux que c'étoit lui-même.

Le comte de Livry, tout joyeux de recouvrer le meilleur de ses amis, courut l'embrasser; & jugeant bien que madame de Briance & son amant étoient encore trop occupés de leur bonheur pour pouvoir parler d'autre chose, proposa aux deux aimables sœurs & au chevalier de passer dans un cabinet prochain, où ils prirent ensemble, avec le baron de Tadillac qui venoit d'arriver, des mesures certaines pour déterminer la vicomtesse à l'épouser. Le chevalier donna tranquillement son avis à ce sujet, ayant l'esprit en repos du côté de Saint-Urbain, qui lui avoit promis de ne jamais obéir à sa tante, quand elle lui proposeroit un mariage contraire au choix de son cœur. Le comte ne fut pas moins satisfait de la conversation qu'il eut avec mademoiselle de Kernosy: & le Baron s'engagea de faire tous ses efforts auprès de la vicomtesse, afin de rompre le mariage qu'elle avoit proposé du frère de Fatville, & leur procurer à tous l'accomplissement de leurs souhaits. Pour récompense de sa bonne volonté, les deux aimables sœurs, le voyant dans l'impatience de savoir où étoit Tourmeil, lui dirent qu'il le trouveroit chez madame de Briance: aussi-tôt il y alla lui rendre visite. Son compliment ne fut pas de longue durée; mais son cœur étoit sur ses lèvres: ensuite il vint avec eux rejoindre la compagnie, qui donna de nouvelles marques de la joie que chacun ressentoit en soi-même. On leur fit part du résultat de l'assemblée, & de l'embarras où l'on étoit pour trouver un homme affidé qui eût l'esprit de feindre qu'il étoit un courrier, & de dire au baron, en lui rendant une lettre de la part de son tuteur, de faire réponse le même jour, parce qu'il étoit obligé de retourner en diligence. Tourmeil leur offrit un gentilhomme qui étoit à lui, capable de réussir dans quelque entreprise que ce fût; & leur ayant appris l'endroit où il l'avoit laissé avec les autres domestiques, le baron y alla le lendemain dès le matin, afin de l'instruire sur tout ce qu'il il auroit à faire.

Cependant la marquise, qui ne vouloit pas encore faire connoître Tourmeil à la vicomtesse, ni divulguer son retour sans avoir levé tous les obstacles qui auroient pu suspendre l'exécution du testament de feu M. de Briance, par lequel Tourmeil étoit institué son héritier universel, pria le baron, dont le génie le mettoit au dessus de toutes les difficultés, d'imaginer un moyen pour le faire demeurer inconnu pendant quelques jours dans le château. C'est une affaire faite, lui dit-il, si vous trouvez bon que M. de Tourmeil représente le maître dans la troupe de nos comédiens de campagne. Quelle apparence que cela se puisse exécuter? répondit S.-Urbain; il faudroit donc que nous les eussions ici. Le baron ayant répondu qu'ils n'en étoient pas éloignés, remit au lendemain à leur apprendre son dessein, & Tourmeil promit qu'il joueroit un rôle assez mal, afin de mieux tromper madame la vicomtesse, & de la persuader que ce seroit véritablement un comédien de campagne. Leur conversation finit là; & la nuit étant déjà bien avancée, chacun se retira.

Le chevalier de Livry emmena dans sa chambre le comte de Tourmeil, qui étoit trop préoccupé pour se livrer entièrement au sommeil; le plaisir d'être près de madame de Briance & de la retrouver fidèle, remplissoit son esprit de telle sorte, qu'il en perdit le repos de la nuit; & la marquise, agitée de ce trouble charmant qu'inspire la douceur de revoir ce que l'on aime, ne la passa pas avec plus de tranquillité.

Le baron alla du matin avertir Tourmeil & le chevalier, que, pour satisfaire au billet de loterie, qui lui ordonnoit de régaler toutes les dames par une fête, il avoit retenu les comédiens & les musiciens, qui attendoient ses ordres dans un village à trois lieues du château; qu'il n'avoit feint leur départ, que pour surprendre la vicomtesse par leur retour, parce qu'elle ne trouvoit à son gré que les choses extraordinaires. Et afin que Tourmeil fût dispensé de jouer aucun rôle, il le pria de prendre la qualité de maître de la troupe.

Ce n'est pas tout continua-t-il en regardant le chevalier de Livry, songeons au dénouement de nos aventures. Aidez-moi, s'il vous plaît, tous deux à faire arriver ici notre prétendu courrier qui m'apportera une lettre de la part de mon tuteur, dont je vous ai parlé: je vais en faire le modèle; il m'y proposera un mariage avantageux, & me donnera un ordre positif de partir en diligence. Je me plaindrai des rigueurs de la fortune, je communiquerai ma lettre à madame la vicomtesse; & voilà précisément ce qui la déterminera. Mais si elle alloit consentir à votre départ, reprît le chevalier, que ferions-nous? Il faudroit s'éloigner, sans doute, répondit le baron. Je vois bien que vous n'avez pas beaucoup de foi à mes charmes; je trouverai de nouveaux expédiens, s'il en est besoin: hasardons toujours ce que j'ai résolu. J'espère que M. le comte de Tourmeil aura la bonté de faire une copie bien lisible du modèle que je lui donnerai tout à l'heure; madame la vicomtesse ne connoît point son écriture; étant ici comme prisonnier, il aura le temps de réussir, & même d'ajouter à cette lettre, dont vous craignez tant l'événement, tout ce qu'il jugera le plus à propos pour la rendre très-pressante.

Ce fut à cette occasion que le chevalier instruisit Tourmeil des différens intérêts qui les rassembloient tous dans le château, & qu'il lui fit comprendre que la jalousie qu'il avoit conçue contre le baron, n'étoit fondée que sur des rapports peu vraisemblables qu'on lui avoit faits à Rennes de la passion de son prétendu rival pour madame de Briance. Tourmeil, touché de ce discours plein d'amitié du chevalier, lui avoua qu'il avoit eu trop de facilité à se laisser surprendre; qu'il avoit cru se battre contre le baron, quand il se vit attaqué dans un bois sur la route de Rennes; mais que l'accueil favorable de madame de Briance l'avoit entièrement désabusé de sa crédulité; & il le pria de ne parler à qui que ce soit de cet aveu.

Le baron vint sur ces entrefaites les retrouver, & lut la lettre, dont l'invention fabuleuse leur fit beaucoup de plaisir. Il la mit ensuite entre les mains de Tourmeil, afin que, l'ayant transcrite, on pût en charger ce gentilhomme qui devoit passer pour un courrier: enfin, ne voulant pas laisser écouler inutilement le temps qu'il avoit fixé pour donner une fête aux dames, il dit au chevalier, qu'ayant conçu le dessein de joindre au divertissement de la comédie une espèce d'opéra, il ne pouvoit s'adresser qu'à lui, qui avoit une grande facilité à faire des vers, pour avoir quelques dialogues d'une scène ou deux seulement; qu'il attendoit incessamment cette pièce, afin de la faire mettre en musique par le plus habile des musiciens qui étoient à sa suite. Le chevalier répondit, que les inquiétudes dont son esprit étoit agité l'empêchoient d'entreprendre cet ouvrage; mais que Tourmeil y réussiroit mieux que tout autre. Si c'est au plus content, reprit Tourmeil, à faire les vers dont il s'agit, je pourrois assez justement être préféré; mais par toute autre raison le choix doit tomber sur vous. Le baron, impatient d'entendre ces complimens: je vois bien, leur dit-il, que ceci va se passer en politesses; je prétends avoir un divertissement pour l'accomplissement de la fête que je dois donner; & si vous me fâchez, je vous proposerai d'en faire la musique. Enfin le chevalier & Tourmeil étant convenus de donner au baron les vers qu'il désiroit, il s'en alla, l'esprit content, faire sa cour à la vicomtesse qui venoit de se lever. Madame de Briance vint dans la chambre de son frère, où elle eut le plaisir de voir Tourmeil; & ne pouvant se dispenser de rendre visite à madame la vicomtesse, elle passa dans son appartement un peu avant le dîné, accompagnée du chevalier, qui s'offrit de lui donner la main, après s'être informé par son valet si l'on avoit soin d'exécuter les ordres qu'il avoit donnés dès le matin, afin que rien ne manquât de tout ce qui seroit nécessaire à Tourmeil pendant la journée, & qu'il fût ponctuellement servi à l'heure du dîné.