Comme Tourmeil avoit promis de travailler aux vers que lui avoit demandés le baron, on resta plus long-temps avec madame la vicomtesse. Madame de Briance, pour épargner les frais de la conversation, dit qu'elle avoit un conte de fée à dire. La vicomtesse, qui avoit marqué son goût pour cette sorte d'ouvrages, fut ravie que madame de Briance voulût bien se prêter à cet amusement: elle la pressa même de ne pas différer ce plaisir. Madame de Briance, instruite par le chevalier de Livry que Tourmeil en avoit un qu'il avoit fait, & qui étoit dans sa cassette, lui dit de l'aller chercher. Le chevalier l'apporta tout aussi-tôt; & voyant que tout le monde se disposoit à écouter madame de Briance, il sortit pour aller tenir compagnie à Tourmeil. La marquise, obligée de se priver du plaisir de voir son amant, s'en fit un de s'en occuper en lisant du moins son ouvrage. Elle commença ainsi:




ÉTOILETTE,
Conte.

Un roi & une reine, maîtres d'un fort beau royaume, régnoient sur des sujets vertueux & très-vaillans. C'étoit un grand bonheur pour eux que cette dernière qualité se trouvât dans leurs peuples, car ils étoient obligés de soutenir une guerre continuelle contre un roi, qui, sur des raisons assez plausibles, pretendoit un tribut sur son voisin. Ce roi s'appeloit le roi Guerrier, nom qui lui convenoit à merveille. Il venoit tous les ans à main armée demander au roi Pacifique l'exécution de certains traités fort anciens, faits par la nécessité. Pacifique refusoit toujours de s'y soumettre, tant parce qu'ils étoient onéreux, que parce qu'il ne s'y étoit jamais engagé.

Pacifique avoit un fils très-bien fait, jeune; plein d'esprit & de valeur, charmant, parfait enfin, s'il n'eût point connu l'amour. Mais presque au sortir de l'enfance cette fatale passion s'empara si bien de son cœur, & s'en rendit tellement maîtresse, que sa gloire en étoit obscurcie. Uniquement rempli de l'objet de son amour, il laissoit ravager impunément le royaume de son père; insensible à la désolation de son pays & aux murmures des peuples, il n'étoit occupé que de sa maîtresse.

Pacifique, justement irrité de cette conduite du prince, menacé de se voir forcé dans sa capitale, & abandonné de ses propres sujets, qui dans leur désespoir pouvoient reconnoître le roi Guerrier, pour conserver leurs vies & leurs biens si mal défendus par leur souverain légitime, résolut d'en parler sérieusement à son fils.