Ismir (c'étoit le nom du jeune prince) étant venu au lever du roi: Mon cher fils, lui dit ce bon vieillard, vous avez vu avec combien de valeur mes peuples ont défendu votre héritage, tant que vous n'étiez pas en âge de partager leurs périls dans les combats. Ils espéroient que vous ne démentiriez point le sang dont vous sortez, & qu'un jour peut-être vous surpasseriez la gloire de vos ancêtres; cependant depuis que vous êtes en état de seconder leurs efforts & de venger nos injures, d'où vient, mon fils, dédaignez-vous de prendre la conduite de mes armées? Ignorez-vous qu'un prince doit donner l'exemple? Tout l'univers a les yeux sur vous; vous devez compte de vos actions à la postérité: quelle opinion voulez-vous qu'elle ait de vos vertus? J'ai vieilli dans les travaux, j'ai soutenu la gloire de cet empire; maintenant affoibli par les ans, presque privé de la vue, je ne puis aider mes peuples malheureux à repousser la violence d'un agresseur qui nous fait injustement la guerre: le conseil & l'expérience sont les seules ressources qu'ils peuvent encore trouver en moi. J'avois compté sur ton bras; tromperois-tu mon espérance, mon cher fils? Me laisserois-tu descendre au tombeau avec la douleur de te voir ravir la couronne qui t'attend? Non, tu ne me feras point rougir; sois digne de moi, du sang illustre qui coule dans tes veines; cours à la défense de sujets fidèles qui bientôt doivent recevoir tes lois.

Mon père, répondit le prince avec un air tranquille, ce n'est point le manque de courage qui me fait regarder avec indifférence le péril dont votre royaume est menacé. Ce ne seroit pas non plus l'espoir de régner qui m'en feroit prendre la défense; & je ne verrois qu'avec une douleur violente, ce moment qui me couronneroit par une succession légitime. Aucun de ces motifs ne peut toucher mon cœur. Mais vous me rendez malheureux en me refusant la permission d'épouser la belle Etoilette, c'est le seul bien où j'aspirois; ma mère la traite comme une vile esclave, parce que le secret de sa naissance ne vous est point révélé: mes prières n'ont pu la fléchir, ni effacer ce titre odieux, dont je vous suppliois de ne point la flétrir; accordez-la à mes vœux, & je deviens un héros.

Quoi! reprit le vieux roi avec émotion, une esclave te paroîtra préférable au salut de l'état, au respect que tu dois à ton père! Que dis-je? à celui que tu te dois à toi-même? Tu déshonorerois ta vie par une alliance si honteuse? Et quand les filles des plus grands rois désirent ardemment de te voir choisir entre elles; une esclave, une fille sans nom, sans parens, prise dans une ville abandonnée par la terreur de nos armes, conservée par la seule compassion de mon général, & que la reine ta mère prit par pitié, tu veux, fils indigne, que je te donne à cette malheureuse? qu'elle devienne ma fille, & que, pour satisfaire tes désirs extravagans, je me couvre d'ignominie, que je fasse asseoir une esclave sur mon trône? Ne le présume pas, & s'il te reste encore quelques sentimens, rougis de la foiblesse d'une pareille proposition.

Cette esclave que vous méprisez tant, mon père, reprit Ismir un peu agité, est plus grande dans ses fers que les princesses les plus élevées: sa vertu, son courage, ses sentimens la rendent digne du trône le plus auguste. Pourquoi deviendrois-je l'époux d'une princesse enivrée de son rang, capricieuse & sans attachement pour moi? Etoilette, il est vrai, n'a de connus ni parens, ni haute alliance: mais n'êtes-vous pas assez grand roi pour lui tenir lieu de tout? Je n'ai pas besoin de vains titres; l'amour seul peut me rendre heureux. La sagesse & la beauté ont formé mes liens; la vertu d'Etoilette les a rendus immortels, & j'abandonnerois plutôt la couronne que de renoncer à....

C'est assez, mon fils, interrompit le roi Pacifique; vous saurez demain mes volontés. Le prince salua respectueusement le roi son père, & se retira, fort inquiet des suites de cette conversation.

Le roi alla de ce pas chez la reine, & lui raconta, dans l'amertume de son cœur, ce qui venoit de se passer entre son fils & lui. Cette princesse, naturellement fière & emportée, obtint aisément du roi son époux qu'il la laissât faire, & l'assura qu'il seroit bientôt vengé. Ce prince étoit si outré contre son fils; qu'il donna à la reine un pouvoir sans bornes de réduire le prince à l'obéissance, sans même s'informer des moyens qu'elle y emploieroit.

Etoilette se ressentit la première des fureurs de la reine; elle fut arrêtée, & des soldats cruels la mirent aux fers. Pourquoi m'enchaînez-vous? leur disoit-elle avec cette douceur aimable & ce son de voix capable d'attendrir les rochers. Si c'est par l'ordre du roi ou de la reine, dites-le moi seulement, j'obéirai; mais on s'abuse, si, par un traitement si rigoureux, on croit me contraindre à renoncer au charmant Ismir: je puis ne jamais l'épouser, mais je l'aimerai toujours. Ces barbares, sans daigner lui répondre, l'enlevèrent avec violence, & la portèrent au donjon d'une vieille tour, où l'on n'enfermoit d'ordinaire que les gens accusés des plus grands crimes; l'ayant jetée dans cette affreuse prison, ils en fermèrent les portes avec soin, & se retirèrent secrètement.

La belle & malheureuse Etoilette reconnut la reine à ces traits de sa vengeance. Son ame ne fut point émue de ces cruautés; mais ce lui fut un grand chagrin de ne plus voir celui à qui elle auroit sacrifié sa vie; s'en occuper étoit pour elle une espèce de soulagement, & il ne lui échappa aucun mouvement de colère contre ses persécuteurs. Liée étroitement, & couchée sur la terre nue, elle demeura ainsi jusqu'au soir. Alors une vieille esclave lui apporta à manger, & la délia sans ouvrir la bouche. Etoilette la remercia affectueusement, sans se plaindre de personne, & l'esclave se retira. Un dur & petit grabat étoit le seul meuble qui s'offrit à Etoilette, pour reposer ce corps si délicat, & tout meurtri des fers dont on l'avoit enchaîné. Elle s'y jeta, en versant des larmes que le souvenir de son tendre amant lui arrachoit, & passa la plus cruelle des nuits; mais elle souffroit pour son amant, & cette pensée seule l'animoit encore à souffrir.

On lui apportoit à manger aux heures ordinaires; elle n'y touchoit point. Une belle chatte blanche comme la neige, sautant des toits tous les soirs, entroit par la fenêtre de ce malheureux donjon, & mangeoit le souper d'Etoilette. Elle se couchoit la nuit, s'alongeant près de la belle esclave, & la réchauffoit: ce n'étoit pas un service médiocre, car il faisoit alors un froid épouvantable. Les heures, qui sembloient des instans auprès d'Ismir, étoient alors devenues de longues années.

Cependant le bruit se répandit que la belle Etoilette étoit perdue. Personne n'ignoroit, ni l'amour du prince pour cette charmante esclave ni la répugnance qu'y avoient le roi & la reine. Ainsi on se persuada aisément, ou qu'Etoilette avoit pris la fuite, ou que la reine l'avoit fait mourir. On n'osoit en parler au prince; il ne soupçonnoit même pas ce qui étoit arrivé, parce que depuis sa conversation avec le roi, il n'avoit osé se présenter à la reine sa mère, dont il connoissoit le caractère violent. Ce n'étoit cependant que chez la reine qu'il voyoit Etoilette; elle étoit si sage, qu'elle ne l'eût pas reçu ailleurs, & il aimoit mieux se priver pour quelques jours du plaisir de la voir, que d'exposer cette charmante fille à se ressentir de la colère où la reine devoit être contre lui. Il craignoit aussi qu'Etoilette, usant de l'empire qu'elle avoit sur son cœur, ne le forçât elle-même à se prêter aux désirs du roi son père, & il auroit souffert la mort plutôt que de renoncer à elle, & de la laisser sous la puissance tyrannique de la reine. Comme il n'étoit pas possible qu'il ignorât long-temps la disparition de sa chère Etoilette, le confident intime du prince hasarda enfin de lui annoncer cette fâcheuse nouvelle.