Qui pourroit exprimer sa douleur & le désespoir d'Ismir? Il prit cent résolutions, & ne s'arrêta qu'a celle de se tuer: son confident ne put l'en détourner qu'en lui réprésentant que si Etoilette vivoit encore, comme il y avoit lieu de le croire, le roi & la reine dévoueroient à la mort cette innocente beauté, qu'ils regarderoient comme l'unique cause de celle du prince: qu'il falloit donc se conserver pour elle, & attendre tout du temps. Le malheureux Ismir se rendit à ces sages conseils; mais il résolut de s'enfermer dans son cabinet, & de n'en sortir qu'après qu'on lui auroit rendu la belle Etoilette.

Le roi Pacifique ayant appris l'excessive douleur de son fils & sa funeste résolution, eut avis en même temps que le roi Guerrier, ayant remporté divers avantages & forcé tous les passages, alloit paroître aux portes de la capitale. Il courut à l'appartement d'Ismir: à quelle honte, mon fils, un fol amour va-t'il te livrer? lui dit ce père affligé. Tu abandonnes lâchement ta patrie, ton père, ta couronne. Vois, Ismir, vois l'extrémité où je suis réduit: repais-toi de ma douleur cruelle & de mon désespoir; jouis du plaisir de voir flétrir ma vieillesse & le sang illustre de tes ancêtres. Le roi Guerrier, à la tête d'une armée formidable, est déjà sous nos murs, & menace de les escalader. Mes troupes sans chef, prêtes à nous abandonner, vont te donner l'affreux spectacle de me voir en proie livré à la fureur d'un ennemi irrité. Si l'intérêt & la conservation de ton père ne peuvent te toucher, si tu as résolu de me laisser périr, laisse-moi expirer, j'y consens; mais, au nom des dieux, sauve un peuple malheureux & fidèle, & toi-même, mon cher fils!

Il s'arrêta à ces mots; la douleur étouffoit sa voix, & il tomba sur un siége en arrachant ses cheveux blancs.

Ismir, ému jusques au fond de l'ame par ce discours, & par la cruelle situation où il voyoit son père, prit les mains de ce triste vieillard, les serra tendrement dans les siennes, & tombant à ses genoux: Mon père! s'écria-t'il, daignez me pardonner; vivez si vous voulez que je vive; ajoutez-y, pour comble de faveur, qu'Etoilette me soit rendue après que j'aurai vaincu vos ennemis; je vais les combattre: conservez votre couronne, Etoilette seule fera ma félicité: aprenez-moi qu'elle vit encore.

Le vieux roi, ravi de retrouver son fils digne de lui, l'embrassa en versant des larmes de joie; il l'assura par les sermens les plus sacrés, qu'on n'avoit point attenté à la vie d'Etoilette, & qu'il la verroit à son retour. Persuadé par ces sermens, jouissant déjà en espérance du bonheur de voir sa chère Etoilette, le tendre Ismir baisa les mains du roi, qu'il arrosoit de ses larmes. On lui fit apporter une magnifique armure toute brillante d'or, de rubis, & de diamans; son père lui-même voulut l'armer, & lui donna un superbe coursier. Ismir, plus beau que le jour, impatient de combattre, embrassa encore une fois les genoux du roi son père; rempli de joie & d'ardeur, il monta fièrement à cheval, alla droit aux portes de la ville, qu'il se fit ouvrir aussi-tôt, & courut à l'ennemi.

La joie de revoir bientôt Etoilette, le jeta dans une douce rêverie qui pensa lui être fatale; il oublia tout à coup qu'il étoit en présence des ennemis, & ne revint à lui-même que quand il en fut entièrement entouré, & dans le plus grand danger de perdre la vie ou la liberté.

La garde avancée, qui avoit vu un cavalier de si bonne mine s'avancer, le prit d'abord pour un des principaux officiers du roi Pacifique, que ce prince envoyoit peut-être faire quelques propositions; mais ayant remarqué qu'il avançoit toujours, sans daigner répondre aux questions qu'on lui faisoit, elle l'entoura. Ismir sortit alors de sa profonde rêverie, & connut le péril où il s'étoit exposé si imprudemment. Mais loin d'en être effrayé, mettant promptement l'épée à la main, il fondit comme un aigle sur ceux qui se trouvèrent plus près de lui: il en abattit douze en un instant, & se fit faire place. Les autres, irrités & ardens à venger leurs compagnons, l'attaquèrent alors de toutes parts: mais le terrible Ismir les fit bientôt repentir de leur témérité, & coupant les bras aux uns, pourfendant les autres, & faisant voler les têtes, il renversa, tua, ou mit tout en fuite. Cependant ses troupes, que la prodigieuse vîtesse de son coursier avoit empêchées de le joindre, arrivèrent enfin, & profitèrent si bien de la terreur que l'incomparable Ismir avoit répandue dans l'armée ennemie, & du désordre qui s'y étoit mis, que, donnant courageusement sur des troupes étonnées d'une attaque si brusque & si inopinée, elles firent tout plier. En vain le roi Guerrier fit les plus grands efforts pour rallier ses troupes fugitives; Ismir le remarqua, & il y eut entre eux un terrible combat, où chacun fit éclater sa valeur & sa force; le roi Guerrier, vaincu enfin, se vit au pouvoir de son ennemi, & son armée acheva de se dissiper.

Ainsi finit cette glorieuse journée. Ismir rentra dans son camp, où la joie régna toute la nuit, & envoya porter au roi Pacifique la nouvelle de sa victoire. Il traita généreusement son illustre prisonnier, le fit servir comme lui-même, & l'ayant, au point du jour, fait monter sur un cheval richement harnaché, il l'amena au roi son père.

Pacifique le reçut avec des transports de joie inconcevables, & ordonna des fêtes qui dévoient durer plusieurs jours.