Ismir, toujours occupé de son amour, attendoit la récompense qui lui avoit été promise; son père ne lui en parloit point, & il n'osa l'en faire souvenir ce jour-là: mais il alla dès le lendemain matin lui demander Etoilette.
Qu'osez-vous dire, Ismir? répondit le roi d'un ton ferme & absolu; n'espérez pas qu'une indigne complaisance me fasse jamais consentir à une chose qui terniroit la gloire dont vous venez de vous couvrir. Choisissez une princesse digne de vous; ne me parlez pas davantage de ce qui m'a déjà irrité tant de fois; vous me forceriez à prendre un parti violent.
Ainsi s'exécutent les promesses quand la crainte du péril est dissipée. Tout déterminé qu'étoit naturellement Ismir, il trembla à ces foudroyantes paroles, non pour lui, mais pour la vie d'Etoilette. Il ne répliqua pas un mot, & dissimulant sa colère, il sortit, alla trouver le roi prisonnier; & l'abordant avec une grande émotion, il le fit trembler d'effroi: Ne craignez rien, seigneur, lui dit-il avec une voix tremblante & altérée; je viens vous rendre la liberté; je le puis, je suis votre vainqueur, recevez-la donc de ma main; mais à une condition, c'est qu'aussi-tôt que vous serez arrivé dans votre pays, vous rassemblerez promptement votre armée, & viendrez vous emparer de ce royaume, dont la candeur & la bonne foi sont bannies: je vous aiderai moi-même à en faire la conquête.
Le roi Guerrier, étonné d'une proposition si étrange, regarda fixement Ismir, dont la physionomie étoit toute changée; & après avoir rêvé un moment: Prince, répondit-il, la liberté est d'un si grand prix, que je l'accepterois avec une vive reconnoissance, quand vous n'y ajouteriez pas un présent aussi considérable que celui que vous voudriez me faire: mais toute précieuse qu'elle est, je ne l'accepterai jamais, s'il faut trahir ma vertu, & dépouiller mon libérateur, d'un bien que je lui conserverois aux dépens de ma vie: non, je ne ternirai pas ainsi ma gloire.
O vertu, que ton exemple est puissant! Ismir, rappelant toute la sienne, & touché d'un refus si généreux, fondit en larmes; puis il raconta ses douleurs au roi, & les raisons qui l'autorisoient à se plaindre de son père. Le roi Guerrier l'écouta attentivement, le plaignit, le consola, & lui promit un asile dans ses états, s'il en avoit besoin.
Ismir, toujours résolu de rendre la liberté à son prisonnier, vint au commencement de la nuit ouvrir lui-même les portes de sa prison, l'accompagna à cheval jusqu'à la sortie de la ville, & rentra secrètement au palais.
Le roi Pacifique ayant su dès le lendemain l'évasion de son ennemi, ne douta pas que son fils n'en fût l'auteur. La reine, encore plus en colère, forca son mari à faire aussi-tôt arrêter Ismir, & il fut enfermé dans le bas d'une tour à l'extrémité des jardins; où on posa une garde nombreuse. Il ne s'en émut point, & se trouvoit trop heureux d'être seul, & de pouvoir penser continuellement à son amour.
Cependant la jeune Etoilette, toujours prisonnière, ne sentoit la privation de sa liberté que parce qu'elle ne pouvoit plus voir son amant. Les réjouissances publiques, dont le bruit alloit jusqu'à elle, lui avoient fait soupçonner qu'il avoit remporté la victoire, & sa vieille géolière le lui avoit confirmé, ce qui la consola un peu de ce qu'elle souffroit éloignée d'Ismir. Une nuit qu'elle étoit à la fenêtre du donjon, par un beau clair de lune, dans un de ces momens où le silence de toute la nature semble donner plus de force aux idées, l'imagination échauffée d'Etoilette lui retraça tous ses malheurs avec des couleurs si vives, que ses yeux, accoutumés aux larmes, en répandirent avec encore plus d'abondance, & ses joues & son sein en étoient tout couverts: sa chatte, son unique & fidèle compagnie, s'étoit assise sur la fenêtre auprès d'elle, & regardoit attentivement la malheureuse Etoilette, qui ne s'en apercevoit pas; cette charmante chatte se mit à soupirer à son tour, & de sa patte essuyoit doucement les larmes de sa maîtresse. Etoilette ne put s'empêcher de la caresser. Hélas! ma chère Blanchette, lui disoit-elle, toi seule dans l'univers compâtis à mes maux; Ismir lui-même, occupé de sa gloire, ne pense peut-être plus à moi. Je cherche à les soulager, belle Etoilette, répondit la chatte; & pour commencer, je vous avertis que votre amant n'est point ingrat, & qu'il souffre autant que vous dans la tour où son père l'a fait enfermer. Bien des gens, sans doute, seront surpris de ce qu'Etoilette ne s'évanouit pas d'entendre parler une chatte; mais outre qu'elle disoit des choses fort intéressantes, puisqu'elle lui parloit de son amant, c'est qu'Etoilette s'étoit fort orné l'esprit par la lecture des contes de fées, dont les beaux esprits de ce pays-là saisoient leur unique étude. Cependant elle fut un peu surprise, il ne faut pas dissimuler le vrai; mais loin d'être effrayée, elle prit la chatte entre ses bras, & vint s'asseoir sur son petit grabat pour entendre plus à son aise ce qu'elle auroit encore à lui dire. Quoi! ma petite Blanchette, vous vous intéresserez à mes peines? disoit Etoilette en donnant mille baisers à ce joli animal. Oui, charmante Etoilette, reprit la chatte, & vous allez le voir. Alors sautant à terre, elle devint tout à coup une grande & belle Dame, habillée d'hermine, avec des cordons de diamans en festons sur sa jupe, & coiffée en cheveux à ravir.
Dès qu'Etoilette vit cette métamorphose subite, elle se jeta aux pieds de la fée. Levez-vous, belle Etoilette, lui dit la fée en l'embrassant, je suis Herminette, & j'habite ordinairement cette tour, pour secourir les malheureux qu'on y enferme quelquefois aussi injustement que vous. Mais comme j'ai présidé à votre naissance, & que vous êtes fille du puissent roi de l'Arabie heureuse, j'ai eu encore un soin plus particulier de vous: ne pouvant forcer la destinée qui vous poursuit, au moins ai-je voulu vous consoler, à cause de la bonté de votre cœur, que j'ai reconnue au soin que vous avez eu de moi, sous la figure que j'avois empruntée. Je vous ai jugée digne de mon secours & de mes faveurs, dont vous allez voir des effets.