HISTOIRE
du Comte de Tourmeil.
Je partis avec le désespoir que m'inspiroit la perte des douces espérances de ma félicité, que j'avois cru certaine, & je fis le chemin de Rennes à Paris, sans me connoître; j'étois hors de moi. La pensée que mademoiselle de Livry alloit devenir l'épouse de M. de Briance, me mettoit au désespoir. Cette cruelle idée, fidelle à me tourmenter, se présentoit sans cesse à mon esprit sous toutes les formes qui pouvoient me la rendre plus funeste; souvent même je répandois des larmes, & mon courage ne pouvoit les arrêter.
Etant arrivé à Paris, j'allai descendre chez un de mes oncles, & je lui fis, en peu de mots, l'histoire que vous avez sue. Je ne sais comment il se laissa persuader; j'avois l'esprit si embarrassé, que je ne lui dis presque rien de vraisemblable; son amitié pour moi fut, je crois, ce qui le fit ajouter foi à mes paroles; il me donna de l'argent, & me promit de m'en faire encore toucher à Venise. Enfin, après vous avoir écrit, & à madame de Briance, je partis de Paris, guidé par mes inquiétudes seules, qui ne me permettoient pas de m'arrêter en aucun endroit du monde: je fis, sans être pressé, une diligence extraordinaire.
Mon oncle avoit écrit à Venise, afin qu'on me donnât de l'argent qu'il m'avoit promis; c'étoit une somme considérable; & croyant me mander une nouvelle agréable, il m'apprenoit le mariage de M. de Briance avec mademoiselle de Livry. La certitude du bonheur de mon rival me jeta dans une langueur mortelle; je fus malade près d'un mois, & je commençois à me lever, quand j'appris que les troupes de la république alloient bientôt s'embarquer. Un gentilhomme qui avoit été à mon père, & qui s'étoit attaché à moi dès ma plus tendre jeunesse, voyant que je n'étois pas en état de prendre soin de mon équipage, s'offrit pour me tirer de l'inquiétude que j'avois de n'être pas assez tôt prêt de me rendre ce service; il m'en fit faire un magnifique. Dès qu'il fut achevé, sans attendre que mes forces fussent entièrement rétablies, j'allai me présenter au général, dans le moment qu'il donnoit ses ordres pour l'embarquement des troupes. Je lui dis que j'étois Espagnol, que je m'appelois D. Fernand, qu'ayant eu un démêlé suivi d'un combat, je m'étois absenté, pour donner le temps de terminer mon affaire. La facilité avec laquelle je parlois la langue espagnole, aida à le tromper. Il me reçut avec une bonté qui me toucha; il m'offrit même de l'emploi, dont je le remerciai, & je servis en qualité de volontaire.
L'armée entra en action presque aussi-tôt que nous fûmes descendus à terre; il y eut quelques occasions où je donnai des marques du peu d'attachement que j'avois alors pour la vie. Mon désespoir fut nommé valeur, & m'attira l'estime & l'amitié de nos généraux. La fortune, qui me réservoit le prix des tourmens qu'elle me faisoit souffrir, me conserva la vie, dont je regardois la fin comme le seul bien auquel je pouvois prétendre.