Un jour que j'étois allé me promener aux environs du camp, suivi seulement du gentilhomme dont je vous ai parlé, qui étoit alors mon écuyer, & à qui j'avois appris mes malheurs; je m'en plaignois en marchant dans une belle plaine, quand nous entendîmes un bruit tumultueux, mêlé de quelques cris de femmes: nous vîmes paroître peu de temps après des soldats qui amenoient deux prisonnières; nous courûmes à eux pour sauver ces deux infortunées d'un destin plus cruel que leur captivité. Ces soldats, dont heureusement j'étois connu, se retirèrent à mon abord avec assez de respect; & quelque argent que je leur donnai, acheva de les résoudre à me céder leurs esclaves, tout émues du trouble où leur disgrace les avoient jetées. La magnificence de leurs habits me fit juger qu'elles étoient des personnes auxquelles on devoit du respect, & quelques paroles italiennes qu'elles dirent assez confusément, en tournant la vue du côté d'où on les avoit amenées, me firent connoître qu'elles ne se croyoient pas encore en sûreté. Je tâchai de les rassurer; je leur offris tout ce qui dépendoit de moi, & je leur demandai où elles vouloient être conduites. Après quelques remerciemens qu'elles me firent à la hâte: Sauvez-nous, me dit celle qui avoit parlé la première, sauvez-nous d'un cruel qui croit que l'esclavage où il nous retient doit s'étendre jusques sur les cœurs. Je vous avoue que si j'avois été en état de devenir amoureux, je l'aurois sans doute été d'une de ces belles esclaves, dont la beauté, la jeunesse, & la douleur étoient si touchantes, que mon insensibilité dans cette occasion est sans doute la preuve de ma passion, la plus forte que j'aye jamais donnée à madame de Briance.
Et c'est pourtant là, dit le chevalier en souriant, une de ces particularités dont vous ne lui avez pas fait confidence. Il est vrai, reprit Tourmeil; mais ne me suffit-il pas d'avoir resté fidèle; pourquoi chercher à me faire un mérite d'avoir fait mon devoir?
Je conduisis mes belles esclaves dans notre camp, dont nous étions peu éloignés, continua Tourmeil; leur ayant cédé ma tente, & chargé mon écuyer de les faire servir aussi bien que le lieu où nous étions pouvoit le permettre, je fus chez le général; étant revenu dans une de mes tentes, je me mis à écrire. Comment, me dit alors mon écuyer, qui cherchoit toujours à me tirer du chagrin où j'étois, est-il possible que vous ne me demandiez pas des nouvelles de vos belles esclaves, ne voulez-vous pas les aller voir? Je les verrai demain, lui répondis-je; mes propres malheurs m'occupent tellement, qu'il ne faut pas s'étonner si je suis moins sensible à ceux des autres.
Etes-vous pour ces belles personnes, me répliqua-t-il, dans les mêmes sentimens qu'Alexandre pour ses prisonnières? Tu veux me flatter par les grandes comparaisons, lui répondis-je, mais je t'assure que je ne crains point, comme Alexandre, de devenir amoureux de mes prisonnières; je vais m'exposer au pouvoir de leurs charmes: allons les voir. Il me suivit, & je trouvai ces deux belles esclaves négligemment couchées sur un lit dans leur tente. Celle dont la beauté étoit la plus parfaite paroissoit la plus affligée; j'essayai de les consoler par l'assurance de leur liberté, & celle de faciliter leur retour au lieu où elles voudroient être conduites.
Vous êtes trop généreux, D. Fernand, me dit celle qui paroissoit avoir quelques années de plus, elles s'étoient informées de mon nom; vous êtes trop généreux de rendre la liberté à vos esclaves: si quelque prix plus digne que notre parfaite reconnoissance étoit capable de flatter un homme tel que vous paraissez, nous vous offririons une rançon qui sans doute pourroit toucher une ame moins noble que la vôtre.
Nous sommes grecques, nées dans Argostoly, capitale de Céphalonie; nous avons été élevées dans cette isle; nos parens y tiennent un rang considérable, par leurs biens & par leur naissance; ma sœur se nomme Fatime, & mon nom est Praxile. Nous perdîmes ma mère que nous étions encore dans l'enfance, & nous fûmes destinées par mon père à épouser deux de nos proches parens. Les fêtes qui précédèrent ces malheureuses noces, nous coûtèrent notre précieuse liberté; quelques jours avant celui qui avoit été choisi pour notre hyménée, nous fûmes nous promener sur la mer dans une petite chaloupe assez ornée, mais de nulle défense. Soliman, vieux corsaire, qui couroit cette mer, se déroba de notre vue, à la faveur d'un rocher, dans le dessein de nous surprendre plus facilement; & dès qu'elle eut pris le large, nous ayant enlevées, sans trouver presque de résistance, il fit voile en diligence, laissant dans notre chaloupe le petit nombre de ceux qui nous avoient accompagnées.
Je ne vous entretiendrai point de notre douleur, généreux D. Fernand; il est aisé de se l'imaginer, si toutefois l'imagination peut aller aussi loin, quand on n'a pas éprouvé ce malheur. Nous fûmes servies avec beaucoup de soin, & avec plus de respect que nous n'en avions attendu de ce barbare. Soliman nous amena dans ce pays, & ce ne fut qu'après notre arrivée qu'il parut amoureux de Fatime; cette passion redoubla nos douleurs. Enfin, après trois mois d'esclavage, toujours agitées par nos malheurs, & par la funeste crainte que Soliman, lassé des rigueurs de Fatime, ne se portât à quelque action violente, comme il l'en menaçoit assez souvent; ayant gagné avec des pierreries qui nous étoient restées, un de nos gardes, il facilita notre retraite la nuit passée, nous donna des chevaux, & se sauva lui-même de la fureur de Soliman: quand nous avons rencontré vos soldats qui nous ont faites prisonnières, nous allions dans la ville la plus prochaine demander un asile contre la cruauté de Soliman; mais le ciel, à force de malheurs, semble se lasser de nous être contraire, puisque, par la rencontre de D. Fernand, nous avons trouvé un protecteur assez généreux pour espérer de revoir notre patrie.
Oui, madame, lui répondis-je, touché du récit qu'elle venoit de faire, vous reverrez votre patrie, je vous le promets, & je tiendrai ma parole: elle m'en fit des remerciemens sincères, & me combla d'honnêtetés. Cependant la belle Fatime n'avoit cessé de répandre des larmes; ses beaux yeux languissans, qui se tournoient quelquefois vers moi, auroient sans doute embrasé tout autre cœur que le mien.
Ces beaux yeux, dit le chevalier de Livry, ont été retranchés du récit que vous avez fait à ma sœur. Plus Fatime est belle, reprit Tourmeil, plus le sacrifice est digne de madame de Briance.
Praxile étonnée, continua Tourmeil, de voir Fatime témoigner une douleur si vive, dans un temps où l'espérance de la liberté devoit la consoler, lui dit: Eh quoi! ma sœur, vous vous affligez plus vivement, quand le ciel nous est favorable, que lorsqu'il paroissoit nous abandonner. Ce n'est pas sans sujet, repris-je; la belle Fatime regrette l'absence de cet heureux amant qui doit être son époux. Ah! D. Fernand, me dit-elle en levant les yeux, n'ajoutez pas à mes malheurs l'injustice que vous me faites; elle rougit après avoir prononcé ce peu de paroles, & Praxile me dit que l'indifférence qui avoit toujours régné dans le cœur de Fatime, lui faisoit prendre pour une offense le soupçon même d'une passion. Je les quittai, en leur réitérant toutes les offres de service que je leur avois faites. Les jours suivans, le bruit de mon aventure, & celui de leur beauté, s'étant répandus dans le camp, les plus considérables de notre armée me demandèrent à les voir. La première fois que je les y conduisis, un de nos officiers généraux, qui étoit de mes amis intimes, fut épris d'une violente passion pour la belle grecque; mais s'en étant aperçue, elle me pria très-instamment de de ne le plus amener dans leur tente. Cette prière m'embarrassa; je voulus me servir de quelque prétexte pour conduire encore mon ami aux pieds de la belle Fatime, tous mes artifices furent inutiles. Les belles grecques feignirent d'être malades, & refusèrent constamment l'entrée de leur tente à tous ceux qui se présentèrent; j'avois seul le privilège de les voir lorsque je les faisois demander. Fatime paroissoit plongée dans une profonde tristesse; elle soupiroit, &, si j'ose le dire, elle me regardoit quelquefois tendrement. Mon écuyer, qui cherchoit toujours à me faire oublier la passion que j'avois pour madame de Briance, me faisoit remarquer toutes les actions de cette belle personne.