Fatville le conseiller & son oncle arrivèrent sur le soir; un peu après, le frère de Fatville vint en litière, parce qu'il n'étoit pas encore assez bien guéri de sa chûte pour se tenir à cheval, & entra dans la salle de la comédie, où l'on étoit alors. La vicomtesse le reçut agréablement, & lui dit qu'aussi-tôt que la pièce seroit finie, elle le présenteroit à sa nièce, qui s'étoit trouvée mal. Le chevalier de Livry sentit des mouvemens de colère à la vue de son rival, & sa prudence n'auroit pu les retenir, si elle n'avoit été secondée de celle de son frère & des conseils que Tourmeil lui avoit donnés.

Après la comédie, la vicomtesse mena Fatville & la compagnie dans la chambre de Saint-Urbain. Cette visite inopinée embarrassa beaucoup la nièce. Mais quel que fût son embarras, celui qu'on remarqua sur le visage du frère aîné de Fatville étoit bien plus grand: il ne put dire deux paroles de suite, & ne cessa point de regarder Tourmeil qu'il trouva dans la chambre. Madame de Briance qui étoit auprès de lui, dit à la vicomtesse qu'elle l'avoit envoyé chercher pour apprendre quelques morceaux de leur petit opéra. Ce discours augmenta le soupçon de Fatville; il le regarda encore fixément. Tourmeil, ne voulant pas être connu, sortit aussi-tôt; mais le provincial n'en parut pas plus tranquille.

La vicomtesse ne pouvant comprendre quelle étoit la cause de cette agitation d'esprit qui régnoit de part & d'autre, emmena MM. de Fatville, & laissa Saint-Urbain en liberté avec madame de Briance. Après leur sortie, elles raisonnèrent touchant l'émotion qui avoit paru sur le visage du provincial à la vue de Tourmeil, & n'y trouvant rien de vraisemblable, elles conclurent qu'il ajoutoit à beaucoup d'autres défauts, celui d'être jaloux sans sujet.

Cependant le chevalier étoit au désespoir; il ne trouvoit point Saint-Urbain assez résolue pour désobéir à sa tante. Ah! mon frère, disoit-il à Tourmeil, car il l'appeloit souvent de ce nom, que je suis malheureux! que j'envie votre destinée! vous êtes tendrement aimé, & rien ne s'oppose à vos espérances. Vous êtes aimé de même, répondit Tourmeil; & quand on est aimé, c'est offenser l'amour que se plaindre avec tant de violence. Vous n'aimez point, si vous n'espérez rien. L'espoir est inséparable de l'amour; & dans le même temps que l'on croit aimer sans ce secours flatteur, on mourroit de douleur, si l'espérance n'étoit cachée au fond du cœur qui croit l'avoir perdue.

Tourmeil essaya inutilement de consoler le chevalier; ce fut beaucoup de le résoudre à retourner dans la chambre de la vicomtesse; il y alla enfin, & regarda en entrant son rival avec une jalousie terrible, dont il n'auroit pu être le maître, s'il n'avoit senti à son côté son ami, qui ne voulut point l'abandonner dans cette occasion.

Tourmeil, moins prévenu que le chevalier, considéra le provincial avec plus d'attention qu'il n'avoit fait dans la chambre de Saint-Urbain, & après l'avoir entendu parler plusieurs fois: C'est lui-même, dit-il au chevalier; oui, c'est lui-même. Le chevalier lui demanda l'explication de ces paroles. Sortons, lui dit Tourmeil, en baissant la voix, je vais relever vos espérances.

La vicomtesse proposoit alors à MM. de Fatville de signer, après le souper; les articles qu'elle avoit dressés avec leur oncle. Kernosy, que cette proposition affligea, sortit de la chambre, pour avertir sa sœur du dessein de leur tante.

Cependant Tourmeil ayant appris au chevalier le secret qui devoit contribuer à le rendre heureux, fit avertir le baron de le venir trouver. La vicomtesse, qui remarquoit un grand mouvement dans toute la compagnie, craignant que Saint-Urbain, peu disposée à suivre ses volontés, ne songeât à lui échapper, pour aller dans un couvent, ou chez quelqu'une de ses parentes, donna secrètement ses ordres pour faire fermer les portes du château; mais on lui en apporta les clefs avec moins de discrétion: un valet étourdi les lui donna devant MM. de Fatville.

La présence de Tourmeil & du chevalier de Livry, le murmure qui se répandoit dans le château, la vue de ces clefs qu'on venoit d'apporter; tout sembloit annoncer à Fatville l'aîné l'impossibilité de son mariage. L'appréhension de quelque malheur troubla son esprit de telle sorte, que se jetant tout à coup aux pieds de la vicomtesse: Ah! madame, lui dit-il, voulez-vous me perdre? On m'a reconnu; je n'en saurois douter. M. de Tourmeil & le chevalier de Livry sont ici; faites ma paix. J'accepte toutes les conditions qu'ils voudront m'imposer. De quoi donc est-il question? dit la vicomtesse, surprise des paroles & de l'action du provincial; quelle querelle avez-vous avec le chevalier de Livry? & où avez-vous vu ici ce M. de Tourmeil dont vous parlez? Ah! mon neveu, s'écria l'oncle de Fatville, vous vous perdez vous-même par votre frayeur; sans elle madame la vicomtesse ignoreroit absolument la malheureuse aventure qui vous est arrivée. Oui, dit le chevalier en entrant, madame ne la savoit point, mais je venois l'en instruire.

Fatville, que vous voyez, madame, continua-t-il en remarquant qu'on l'écoutoit avec attention, est complice de cet assassinat dans Rennes, qui suivit la querelle que j'avois eue avec un gentilhomme de la province: j'y fus blessé, & M. de Tourmeil, le plus cher de mes amis, pensa y perdre la vie, en défendant généreusement la mienne. Ce fut de la main de ce lâche que Tourmeil reçut un coup par derrière. Nous avions ignoré son nom, parce que celui des assassins qui fut pris ne le savoit pas lui-même; il déposa seulement que celui qui avoit blessé Tourmeil, étoit un ami du provincial avec qui j'avois eu querelle.