L'oncle de Fatville, qui avoit de l'esprit, jugeant bien, par la confusion où il vit son neveu, qu'il n'étoit pas en état de répondre, dit au chevalier de Livry toutes les raisons qu'un honnête homme peut donner pour défendre une mauvaise cause, & pour tâcher de terminer l'affaire à l'amiable. Voilà, dit alors Fatville le conseiller, voilà sans doute ce que les maudits lutins étoient venus prédire. Cette sottise ne seroit pas tombée à terre, & l'on s'en seroit diverti, si l'on n'avoit pas été trop occupé d'ailleurs.

La vicomtesse, qui se piquoit de grandeur d'ame, parut indignée de la mauvaise action de Fatville, & pourtant, à la considération de son oncle, elle pria le chevalier de pardonner à ce malheureux gentilhomme. Le chevalier, qui étoit véritablement généreux, accorda de bonne grâce à la vicomtesse tout ce qu'elle lui demandoit; elle en fut touchée. Mais, reprit l'effrayé Fatville, je ne pourrai jouir de la grace que M. le chevalier de Livry veut bien me faire, si M. de Tourmeil n'est pas aussi généreux que lui. Le chevalier, qui vit bien qu'il n'y avoit plus moyen de cacher le comte de Tourmeil à la vicomtesse, la pria de passer dans son cabinet; le baron les y suivit: ils lui apprirent en peu de mots les divers intérêts qui avoient obligé Tourmeil à déguiser sa véritable condition pour quelques jours. La vicomtesse taupa au mystère, en faveur de l'air de roman qu'elle trouva dans cette aventure; & le baron la trouvant de bonne humeur, lui dit: Madame, il n'y a pas d'apparence que vous eussiez donné mademoiselle de Saint-Urbain à Fatville, sans avoir des raisons pressentes. J'approuve fort que le chevalier ait pardonné à ce perfide, puisque vous l'en avez prié; mais, madame, servez-vous plus utilement du pardon que Tourmeil va sans doute lui accorder aussi à votre prière.

La vicomtesse trouva que le baron de Tadillac avoit raison; elle se voyoit dans l'obligation de quelque reconnoissance envers le chevalier, qui venoit d'accorder de si bonne grace à sa prière le pardon de Fatville; & comme elle n'admettoit pas à son roman le peu de soin que les héroïnes ont de leurs intérêts, sa résolution fut, suivant l'avis de Tadillac, de profiter en cette occasion de vingt mille liv. qu'elle devoit à M. de Fatville. Après tout, Fatville étoit encore trop heureux de sortir d'affaire à si bon marché; il avoit donné sa parole à madame la vicomtesse qu'il lui remettroit cette dette ayant d'épouser mademoiselle sa nièce, & son oncle avoit même offert une somme aussi considérable, en proposant l'accommodement avec MM. de Tourmeil & le chevalier de Livry.

La résolution prise, le chevalier sortit, & le baron resta seul avec la vicomtesse; ne voulant pas laisser refroidir la bonne volonté où il la voyoit, il lui proposa, sans autre cérémonie, de donner mademoiselle de Saint-Urbain au chevalier de Livry, qui avoit beaucoup de bien, de mérite & de naissance, & qui lui appartenoit déjà, ayant accordé mademoiselle de Kernosy à son frère. J'ouvre enfin les yeux, dit alors la vicomtesse, vos deux cousins sont amoureux ici; mais puisque, par leur moyen, je trouve le même avantage que je trouvois en donnant ma nièce à M. de Fatville, & de plus que je juge facilement que vous désirez cette alliance, je l'accepte avec plaisir. Le consentement de la vicomtesse charma le baron; il la pria d'assurer, dès ce soir, le bonheur de tant d'aimables personnes, & le sien, en lui permettant de déclarer la fortune qu'elle lui réservoit. La vicomtesse, que le discours du baron attendrit, fit appeler madame de Briance & MM. de Livry, pour leur apprendre qu'elle avoit accepté la proposition que le baron lui avoit faite pour eux. Jamais joie plus parfaite ne succéda à une plus affreuse tristesse.

Les amans heureux accoururent annoncer leur bonheur à mesdemoiselles de Kernosy. Madame de Briance étoit ravie de voir ses frères, par cette alliance, encore plus parfaitement unis avec elle, & les Fatville étoient satisfaits de la générosité de leurs ennemis. Madame de Salgue, exempte de jalousie, & touchée de l'amour & des charmes du baron, fut la première à témoigner à la vicomtesse la joie qu'elle avoit de son mariage. La baronne de Sugarde étoit seule mécontente; plus d'espérance au chevalier de Livry. Cette réflexion ne pouvoit que lui causer du chagrin; mais le temps n'étoit pas propre à faire paroître ses sentimens.

La nuit se passa sans qu'il fût possible au dieu du sommeil de régner un moment sur un peuple aussi dévoué à la joie; le trouble agréable que l'amour heureux porte dans les cœurs, les agite autant que la plus cruelle tristesse. Tout le monde, au lieu de se coucher, s'employa vigoureusement à terminer l'affaire de Fatville, avant que la nuit se passât. Tourmeil lui pardonna à des conditions avantageuses pour la vicomtesse; mais, à son égard, il ne connut que le plaisir d'accorder un généreux pardon à son ennemi, comme le chevalier de Livry avoit fait.

Dès qu'il fut jour, les Fatville partirent du château, & les amans, satisfaits de leur destinée, ne songèrent qu'à choisir le jour de leur hymen; il ne fut reculé que de trois jours, encore trouvèrent-ils le temps trop long, au gré de leur impatience. La magnificence y régna moins que la joie & l'amour. Le comte de Livry épousa mademoiselle de Kernosy; le chevalier, mademoiselle de Saint-Urbain; le baron de Tadillac, madame la vicomtesse.

Tourmeil ne fut heureux, en épousant madame de Briance, que quelques mois après ses amis, des raisons de famille retardant leur mariage. Il soupira, & se plaignit douloureusement d'être seul dans un jour destiné à la félicité. Vous avez une fortune à laquelle vous ne faites pas réflexion, lui disoit le baron le jour de leurs noces: vous êtes, dites-vous, le plus infortuné des amans? Je suis sûr que vous êtes aujourd'hui le plus amoureux.

Tourmeil goûtoit fort peu cette espèce de consolation; mais l'amour ne retarda son bonheur que pour le rendre encore plus parfait; il épousa madame de Briance, & fut véritablement heureux avec elle. Il semble même que leur hymen rendit leur amour plus ardent & plus tendre.