Comme il finissoit ce mot, il achevoit sa pipe. Il frappe trois coups pour faire sortir le peu de cendres qui restoit au fond, les pose sur la table assez près de moi. Il élève la voix: Calderon, dit-il, venez chercher ma pipe; allumez-la, & rapportez-la moi.

Il finissoit à peine le commandement, je vois disparoître la pipe, & avant que j'eusse pu raisonner sur les moyens, ni demander quel étoit ce Calderon chargé de ses ordres, la pipe allumée étoit de retour; & mon interlocuteur avoit repris son occupation.

Il la continua quelque temps, moins pour savourer le tabac, que pour jouir de la surprise qu'il m'occasionnoit; puis se levant, il dit: Je prends la garde au jour, il faut que je repose. Allez vous coucher; soyez sage, & nous nous reverrons.

Je me retirai plein de curiosité & affamé d'idées nouvelles dont je me promettois de me remplir bientôt par le secours de Soberano. Je le vis le lendemain, les jours suivans; je n'eus plus d'autre passion, je devins son ombre.

Je lui faisois mille questions; il éludoit les unes, & répondoit aux autres d'un ton d'oracle. Enfin je le pressai sur l'article de la religion de ses pareils. C'est, me répondit-il, la religion naturelle. Nous entrâmes dans quelques détails; ses décisions cadroient plus avec mes penchans qu'avec mes principes; mais je voulois venir à mon but, & ne devois pas le contrarier.

Vous commandez aux esprits, lui disois-je; je veux, comme vous, être en commerce avec eux: je le veux, je le veux.

Vous êtes vif, camarade, vous n'avez pas subi votre temps d'épreuve; vous n'avez rempli aucune des conditions sous lesquelles on peut aborder sans crainte à cette sublime cathégorie....

Eh! me faut-il bien du temps?.. Peut-être deux ans.... J'abandonne ce projet, m'écriai-je; je mourrois d'impatience dans l'intervalle. Vous êtes cruel, Soberano; vous ne pouvez concevoir la vivacité du désir que vous avez fait naître en moi; il me brûle....

Jeune homme, je vous croyois plus de prudence, vous me faites trembler pour vous & pour moi. Quoi! vous vous exposeriez à évoquer des esprits sans aucune des préparations...?

Eh! que pourroit-il m'en arriver?... Je ne dis pas qu'il dût absolument vous en arriver du mal; s'ils ont du pouvoir sur nous, c'est notre foiblesse, notre pusillanimité qui le leur donne: dans le fond, nous sommes nés pour les commander..... Ah! je les commanderai.... Oui, vous avez le cœur chaud, mais si vous perdez la tête, s'ils vous effrayent à certain point?....