Quand ma mère me donna ma première épée, elle me fit jurer sur la garde, de servir toute ma vie les femmes, & de n'en pas désobliger une seule. Quand ce seroit ce que je pense, que c'est aujourd'hui...

Eh bien, cruel, à quelque titre que ce soit, permettez-moi de coucher dans votre chambre...

Je le veux, pour la rareté du fait, & mettre le comble à la bizarrerie de mon aventure. Cherchez à vous arranger de manière que je ne vous voye, ni ne vous entende: au premier mot, au premier mouvement, capables de me donner de l'inquiétude, je grossis le son de ma voix, pour vous demander à mon tour: che vuoi?

Je lui tourne le dos, & m'approche de mon lit, pour me déshabiller. Vous aiderai-je? me dit-on... Non, je suis militaire, & me sers moi-même. Je me couche.

A travers la gaze de mon rideau, je vois le prétendu page arranger dans le coin de ma chambre une natte usée qu'il a trouvée dans une garde-robe. Il s'assied dessus, se déshabille entièrement, s'enveloppe d'un de mes manteaux qui étoient sur un siége, éteint la lumière, & la scène finit là pour le moment; mais elle recommença bientôt dans mon lit, où je ne pouvois trouver le sommeil.

Il sembloit que le portrait du page fût attaché au ciel du lit & aux quatre colonnes; je ne voyais que lui. Je m'efforçois en vain de lier avec cet objet ravissant l'idée du fantôme épouvantable que j'avois vu; la première apparition servoit à relever le charme de la dernière.

Ce chant mélodieux, que j'avois entendu sous la voûte, ce son de voix ravissant, ce parler qui sembloit venir du cœur, retentissoient encore dans le mien, & y excitoient un frémissement singulier.

Ah! Biondetta, disois-je, si vous n'étiez pas un être fantastique! Si vous n'étiez pas ce vilain dromadaire!

Mais à quel mouvement me laissé-je emporter! J'ai triomphé de la frayeur; déracinons un sentiment plus dangereux. Quelle douceur puis-je en attendre? Ne tiendroit-il pas toujours de son origine?

Le feu de ses regards si touchans, si doux, est un cruel poison. Cette bouche si bien formée, si coloriée, si fraîche, & en apparence si naïve, ne s'ouvre que pour des impostures. Ce cœur, si c'en étoit un, ne s'échaufferoit que pour une trahison.