J'ai pris, me répond le page les yeux baissés, dans l'appartement même de votre excellence, la pièce la plus éloignée de celle que vous occupez, pour vous causer le moins d'embarras qu'il sera possible.
Je trouvai du ménagement, de la délicatesse dans cette attention à mettre de l'espace entre elle & moi; je lui en sus gré.
Au pis aller, disois-je, je ne saurois la chasser du vague de l'air, s'il lui plaît de s'y tenir invisible pour m'obséder. Quand elle sera dans une chambre connue, je pourrai calculer ma distance. Content de mes raisons, je donnai légèrement mon approbation à tout.
Je voulois sortir pour aller chez le correspondant de ma mère. Biondetta donna ses ordres pour ma toilette; & quand elle fut achevée, je me rendis où j'avois dessein d'aller.
Le négociant me fit un accueil dont j'eus lieu d'être surpris. Il étoit à sa banque; de loin il me caresse de l’œil, vient à moi: dom Alvare, me dit-il, je ne vous croyois pas ici. Vous arrivez très à propos pour m'empêcher de faire une bévue; j'allais vous envoyer deux lettres & de l'argent. Celui de mon quartier? répondis-je. Oui, répliqua-t-il, & quelque chose de plus. Voilà deux cents sequins en sus, qui sont arrivés ce matin. Un vieux gentilhomme, à qui j'en ai donné le reçu, me les a remis de la part de dona Mencia. Ne recevant pas de vos nouvelles, elle vous a cru malade, & a chargé un Espagnol de votre connoissance de me les remettre pour vous les faire passer... Vous a-t-il dit son nom?... Je l'ai écrit dans le reçu; c'est Dom Miguel Pimientos, qui dit avoir été écuyer dans votre maison. Ignorant votre arrivée ici, je ne lui ai pas demandé son adresse.
Je pris l'argent; j'ouvris les lettres; ma mère se plaignoit de sa santé, de ma négligence, & ne parloit pas des sequins qu'elle envoyait. Je n'en fus que plus sensible à ses bontés.
Me voyant la bourse aussi à propos & aussi bien garnie, je revins gaîment à l'auberge. J'eus de la peine à trouver Biondetta dans l'espèce de logement où elle s'étoit réfugiée; elle y entroit par un dégagement distant de ma porte. Je m'y aventurai par hasard, & la vis courbée près d'une fenêtre, fort occupée à rassembler & recoller les débris d'un clavecin.
J'ai de l'argent, lui dis-je, & vous rapporte celui que vous m'avez prêté. Elle rougit, ce qui lui arrivoit toujours avant de parler: elle chercha mon obligation, me la remit, prit la somme, & se contenta de me dire que j'étois trop exact, & qu'elle eût désiré jouir plus long-temps du plaisir de m'avoir obligé.
Mais je vous dois encore, lui dis-je; car vous avez payé les postes. Elle en avoit l'état sur la table, je l'acquittai. Je sortois avec un sang froid apparent; elle me demanda mes ordres, je n'en eus pas à lui donner, & elle se remit tranquillement à son ouvrage; elle me tournoit le dos. Je l'observai quelque temps; elle sembloit très-occupée, & apportoit à son travail autant d'adresse que d'activité.
Je revins rêver dans ma chambre. Voilà, disois-je, le pair de ce Calderon qui allumoit la pipe à Soberano; & quoiqu'il ait l'air très-distingué, il n'est pas de meilleure maison. S'il ne se rend ni exigeant, ni incommode, s'il n'a pas de prétentions, pourquoi ne le garderois-je pas? Il m'assure d'ailleurs que, pour le renvoyer, il ne faut qu'un acte de ma volonté. Pourquoi me presser de vouloir tout à l'heure ce que je puis vouloir à tous les instans du jour? On interrompit mes réflexions, en m'annonçant que j'étois servi.