Je me mis à table. Biondetta, en grande livrée, étoit derrière mon siége, attentive à prévenir mes besoins. Je n'avois pas besoin de me retourner pour la voir; trois glaces disposées dans le salon répétoient tous ses mouvemens. Le dîné finit, on dessert; elle se retire.

L'aubergiste monte; la connoissance n'étoit pas nouvelle. On étoit en carnaval; mon arrivée n'avoit rien qui dût le surprendre. Il me félicita sur l'augmentation de mon train, qui supposoit un meilleur état dans ma fortune, & se rabattit sur les louanges de mon page, le jeune homme le plus beau, le plus affectionné, le plus doux qu'il eût encore vu. Il me demanda si je comptois prendre part aux plaisirs du carnaval: c'étoit mon intention. Je pris un déguisement, & montai dans ma gondole.

Je courus la place; j'allai au spectacle, au ridotto. Je jouai; je gagnai quarante sequins, & rentrai assez tard, ayant cherché de la dissipation par-tout où j'avois cru pouvoir en trouver.

Mon page, un flambeau à la main, me reçoit au bas de l'escalier, me livre aux soins d'un valet de chambre, & se retire, après m'avoir demandé à quelle heure j'ordonnois que l'on entrât chez moi. A l'heure ordinaire, répondis-je, sans savoir ce que je disois, sans penser que personne n'étoit au fait de ma manière de vivre.

Je me réveillai tard le lendemain, & me levai promptement; je jetai par hasard les yeux sur les lettres de ma mère, demeurées sur la table. Digne femme! m'écriai je, que fais-je ici? que ne vais-je me mettre à l'abri de vos sages conseils? J'irai, ah! j'irai; c'est le seul parti qui me reste.

Comme je parlois haut, on s'aperçut que j'étois éveillé: on entra chez moi, & je revis l'écueil de ma raison: il avoit l'air désintéressé, modeste, soumis, & ne m'en parut que plus dangereux. Il m'annonçoit un tailleur & des étoffes; le marché fait, il disparut avec lui jusqu'à l'heure du repas.

Je mangeai peu, & courus me précipiter à travers le tourbillon des amusemens de la ville. Je cherchai les masques; j'écoutai, je fis de froides plaisanteries, & terminai la scène par l'opéra, sur-tout le jeu, jusqu'alors ma passion favorite. Je gagnai beaucoup plus à cette seconde séance qu'à la première.

Dix jours se passèrent dans la même situation de cœur & d'esprit, & à peu près dans des dissipations semblables: je trouvai d'anciennes connoissances, j'en fis de nouvelles. On me présenta aux assemblées les plus distinguées; je fus admis aux parties des nobles dans leurs casins.

Tout alloit bien, si ma fortune au jeu ne s'étoit pas démentie; mais je perdis au ridotto, en une soirée, treize cents sequins que j'avois amassés. On n'a jamais joué d'un plus grand malheur. A trois heures du matin je me retirai, mis à sec, devant cent sequins à mes connoissances. Mon chagrin étoit écrit dans mes regards & sur tout mon extérieur. Biondetta me parut affectée; mais elle n'ouvrit pas la bouche.