Le lendemain, je me levai tard. Je me promenois à grands pas dans ma chambre, en frappant des pieds. On me sert, je ne mange point. Le service enlevé, Biondetta reste, contre son ordinaire; elle me fixe un instant, laisse échapper quelques larmes. Vous avez perdu de l'argent, dom Alvare, peut être plus que vous n'en pouvez payer... Et quand cela seroit, où trouverois-je le remède?... Vous m'offensez; mes services sont toujours à vous au même prix; mais ils ne s'étendroient pas loin, s'ils n'alloient qu'à vous faire contracter avec moi de ces obligations que vous vous croiriez dans la nécessité de remplir sur le champ. Trouvez bon que je prenne un siège; je sens une émotion qui ne me permettroit pas de me soutenir debout; j'ai d'ailleurs des choses importantes à vous dire. Voulez-vous vous ruiner?... Pourquoi jouez-vous avec cette fureur, puisque vous ne savez pas jouer?...

Tout le monde ne fait-il pas les jeux de hasard? Quelqu'un pourroit-il me les apprendre?...

Oui, prudence à part, on apprend les jeux de chance, que vous appelez, mal à propos, jeux de hasard. Il n'y a point de hasard dans le monde; tout y a été & sera toujours une suite de combinaisons nécessaires, que l'on ne peut entendre que par la science des nombres, dont les principes sont en même temps & si abstraits & si profonds, qu'on ne peut les saisir, si l'on n'est conduit par un maître; mais il faut avoir su se le donner & se l'attacher. Je ne puis vous peindre cette connoissance sublime que par une image. L'enchaînement des nombres fait la cadence de l'univers, règle ce qu'on appelle les événemens fortuits & prétendus déterminés, les forçant, par des balanciers invisibles, à tomber, chacun à leur tour, depuis ce qui se passe d'important dans les sphères éloignées, jusqu'aux misérables petites chances qui vous ont aujourd'hui dépouillé de votre argent.

Cette tirade scientifique dans une bouche enfantine, cette proposition un peu brusque de me donner un maître, m'occasionnèrent un léger frisson, un peu de cette sueur froide qui m'avoit saisi sous la voûte de Portici. Je fixe Biondetta qui baissoit la vue. Je ne veux pas de maître, lui dis-je; je craindrois d'en trop apprendre; mais essayez de me prouver qu'un gentilhomme peut savoir un peu plus que le jeu, & s'en servir sans compromettre son caractère. Elle prit la thèse, & voici en substance l'abrégé de sa démonstration.

La banque est combinée sur le pied d'un profit exorbitant, qui se renouvelle à chaque taille. Si elle ne couroit pas de risques, la république feroit à coup sûr un vol manifeste aux particuliers. Mais les calculs que nous pouvons faire sont supposés, & la banque a toujours beau jeu, en tenant contre une personne instruite sur dix milles dupes.

La conviction fut poussée plus loin: on m'enseigna une seule combinaison, très-simple en apparence. Je n'en devinai pas les principes; mais dès le soir même j'en connus l'infaillibilité par le succès.

En un mot, je regagnai, en la suivant, tout ce que j'avois perdu, payai mes dettes de jeu, & rendis en rentrant, à Biondetta, l'argent qu'elle m'avoit prêté pour tenter l'aventure.

J'étois en fonds, mais plus embarrassé que jamais. Mes défiances s'étoient renouvelées sur les desseins de l'être dangereux dont j'avois agréé les services. Je ne savois pas décidément si je pourrois l'éloigner de moi; en tout cas, je n'avois pas la force de le vouloir. Je détournois les yeux pour ne pas le voir où il étoit, & le voyois par-tout où il n'étoit pas.

Le jeu cessoit de m'offrir une dissipation attachante. Le pharaon, que j'aimois passionnément, n'étant plus assaisonné par le risque, avoit perdu tout ce qu'il avoit de piquant pour moi. Les singeries du carnaval m'ennuyoient; les spectacles m'étoient insipides. Quand j'aurois eu le cœur assez libre pour désirer de former une liaison parmi les femmes de haut parage, j'étois rebuté d'avance par la langueur, le cérémonial, & la contrainte de la cicisbeature. Il me restoit la ressource des casins des nobles, où je ne voulois plus jouer, & la société des courtisanes.