Dès que j'eus terminé mon affaire, je revins chez moi, je dînai; & craignant que la force de l'habitude ne m'entraînât chez la courtisane, je me déterminai à ne pas sortir de la journée.

Je prends un livre. Incapable de m'appliquer à la lecture, je le quitte; je vais à là fenêtre, & la foule, la variété des objets me choquent, au lieu de me distraire. Je me promène à grands pas dans tout mon appartement, cherchant la tranquillité de l'esprit dans l'agitation continuelle du corps.

Dans cette course indéterminée, mes pas s'adressent vers une garderobe sombre, où mes gens renfermoient les choses nécessaires à mon service, & qui ne devoient pas se trouver sous la main. Je n'y étois jamais entré: l'obscurité du lieu me plaît; je m'assieds sur un coffre, & y passe quelques minutes.

Au bout de ce court espace de temps, j'entends du bruit dans une pièce voisine; un petit jour qui me donne dans les yeux, m'attire vers une porte condamnée; il s'échappoit par le trou de la serrure; j'y applique l’œil.

Je vois Biondetta assise vis-à-vis de son clavecin, les bras croisés, dans l'attitude d'une personne qui rêve profondément. Elle rompit le silence.

Biondetta! Biondetta! dit-elle. Il m'appelle Biondetta; c'est le premier, c'est le seul mot caressant qui soit sorti de sa bouche.

Elle se tait, & paroît retomber dans sa rêverie. Elle pose enfin les mains sur le clavecin que je lui avois vu raccommoder. Elle avoit devant elle un livre fermé sur le pupître. Elle prélude & chante à demi-voix en s'accompagnant.

Je démêlai sur le champ que ce qu'elle chantoit n'étoit pas une composition arrêtée. En prêtant mieux l'oreille, j'entendis mon nom, celui d'Olympia; elle improvisoit en prose sur sa prétendue situation, sur celle de sa rivale, qu'elle trouvoit bien plus heureuse que la sienne, enfin sur les rigueurs que j'avois pour elle & les soupçons qui occasionnoient une défiance qui m'éloignoit de mon bonheur. Elle m'auroit conduit dans la route des grandeurs, de la fortune, & des sciences, & j'aurois fait sa félicité. Hélas! disoit-elle, cela devient impossible. Quand il me connoîtroit pour ce que je suis, mes foibles charmes ne pourroient l'arrêter; un autre......

La passion l'emportoit & les larmes sembloient la suffoquer. Elle se lève, va prendre un mouchoir, s'essuie & se rapproche de l'instrument; elle veut se rasseoir; & comme si le peu de hauteur du siège l'eût tenue ci-devant dans une attitude trop gênée, elle prend le livre qui étoit sur son pupître, le met sur le tabouret, s'assied & prélude de nouveau.