Ses forces se rétablissoient à vue d'œœil, & sa beauté sembloit prendre chaque jour un nouvel éclat. Enfin, croyant pouvoir l'engager dans une conversation assez longue, sans intéresser sa santé: O Biondetta! lui dis-je, je suis comblé d'amour, persuadé que vous n'êtes point un être fantastique, convaincu que vous m'aimez, malgré les procédés révoltans que j'ai eus pour vous jusqu'ici. Mais vous savez si mes inquiétudes furent fondées. Développez-moi le mystère de l'étrange apparition qui affligea mes regards dans la voûte de Portici. D'où venoient, que devinrent ce monstre affreux, cette petite chienne qui précédèrent votre arrivée? Comment, pourquoi les avez-vous remplacés pour vous attacher à moi? Qui étoient-ils? qui êtes-vous? Achevez de rassurer un cœur tout à vous, & qui veut se dévouer pour la vie.

Alvare, répondit Biondetta, les nécromanciens, étonnés de votre audace, voulurent se faire un jeu de votre humiliation, & parvenir, par la voie de la terreur, à vous réduire à l'état de vil esclave de leurs volontés. Ils vous préparoient d'avance à la frayeur, en vous provoquant à l'évocation du plus puissant & du plus redoutable de tous les esprits; & par le secours de ceux dont la cathégorie leur est soumise, ils vous présentèrent un spectacle qui vous eût fait mourir d'effroi, si la vigueur de votre ame n'eût fait tourner contre eux leur propre stratagême.

A votre contenance héroïque, les sylphes, les salamandres, les gnomes, les ondins, enchantés de votre courage, résolurent de vous donner tout l'avantage sur vos ennemis.

Je suis sylphide d'origine, & une des plus considérables d'entre elles. Je parus sous la forme de la petite chienne: je reçus vos ordres, & nous nous empressâmes tous à l'envi de les accomplir. Plus vous mettiez de hauteur, de résolution, d'aisance, d'intelligence à régler nos mouvemens, plus nous redoublions d'admiration & de zèle pour vous.

Vous m'ordonnâtes de vous servir en page, de vous amuser en cantatrice. Je me soumis avec joie, & goûtai de tels charmes dans mon obéissance, que je résolus de vous la vouer pour toujours.

Décidons, me disois-je, mon état & mon bonheur. Abandonnée dans le vague de l'air à une incertitude nécessaire, sans sensations, sans jouissance, esclave des évocations des cabalistes, jouet de leurs fantaisies, nécessairement bornée dans mes prérogatives comme dans mes connoissances, balancerois-je davantage sur le choix des moyens par lesquels je puis ennoblir mon essence?

Il m'est permis de prendre un corps pour m'associer à un sage: le voilà. Si je me réduis au simple état de femme, si je perds, par ce changement volontaire, le droit naturel des sylphides & l'assistance de mes compagnes, je jouirai du bonheur d'aimer & d'être aimée; je servirai mon vainqueur; je l'instruirai de la sublimité de son être, dont il ignore les prérogatives; il nous soumettra, avec les élémens dont j'aurai abandonné l'empire, les esprits de toutes les sphères. Il est fait pour être le roi du monde, & j'en serai la reine, & la reine adorée de lui.

Ces réflexions, plus subites que vous ne pouvez le croire dans une substance débarrassée d'organes, me décidèrent sur le champ. En conservant ma figure, je prends un corps de femme, pour ne le quitter qu'avec la vie.

Quand j'eus pris un corps, Alvare, je m'aperçus que j'avois un cœur. Je vous admirois, je vous aimai; mais que devins-je, lorsque je ne vis en vous que de la répugnance, de la haîne! Je ne pouvois ni changer, ni même me repentir; soumise à tous les revers auxquels sont sujettes les créatures de votre espèce, m'étant attiré le courroux des esprits, la haîne implacable des nécromanciens, je devenois, sans votre protection, l'être le plus malheureux qui fût sous le ciel. Que dis-je? je le serois encore sans votre amour.

Mille grâces répandues dans la figure, l'action, le son de la voix ajoutoient au prestige de ce récit intéressant. Je ne concevois rien de ce que j'entendois. Mais qu'y avoit-il de concevable dans mon aventure?