Tout ceci me paroît un songe, me disois-je; mais la vie humaine est-elle autre chose? Je rêve plus extraordinairement qu'un autre, & voilà tout.

Je l'ai vue de mes yeux, attendant tout secours de l'art, arriver presque jusqu'aux portes de la mort, en passant par tous les termes de l'épuisement & de la douleur.

L'homme fut un assemblage d'un peu de boue & d'eau, pourquoi une femme ne seroit-elle pas faite de rosée, de vapeurs terrestres, & de rayons de lumière, des débris d'un arc-en-ciel condensés? Où est le possible?... où est l'impossible?

Le résultat de mes réflexions fut de me livrer encore plus à mon penchant, en croyant consulter ma raison. Je comblois Biondetta de prévenances, de caresses innocentes. Elle s'y prêtoit avec une franchise qui m'enchantoit, avec cette pudeur naturelle qui agit sans être l'effet des réflexions ou de la crainte.

Un mois s'étoit passé dans des douceurs qui m'avoient enivré. Biondetta, entièrement rétablie, pouvoit me suivre par-tout à la promenade. Je lui avois fait faire un déshabillé d'amazone: sous ce vêtement, sous un grand chapeau ombragé de plumes, elle attiroit tous les regards, & nous ne paroissions jamais que mon bonheur ne fît l'objet de l'envie de tous ces heureux citadins qui peuplent, pendant les beaux jours, les rivages enchantés de la Brenta; les femmes mêmes sembloient avoir renoncé à cette jalousie dont on les accuse, ou subjuguées par une supériorité dont elles ne pouvoient disconvenir, ou désarmées par un maintien qui annonçoit l'oubli de tous ses avantages.

Connu de tout le monde pour l'amant aimé d'un objet aussi ravissant, mon orgueil égaloit mon amour, & je m'élevois encore davantage, quand je venois à me flatter sur le brillant de son origine.

Je ne pouvois douter qu'elle ne possédât les connoissances les plus rares, & je supposois, avec raison, que son but étoit de m'en orner; mais elle ne m'entretenoit que de choses ordinaires, & sembloit avoir perdu l'autre objet de vue. Biondetta, lui dis-je un soir que nous nous promenions sur la terrasse de mon jardin, lorsqu'un penchant, trop flatteur pour moi, vous décida à lier votre sort au mien, vous vous promettiez de m'en rendre digne, en me donnant des connoissances qui ne sont point réservées au commun des hommes.

Vous parois-je maintenant indigne de vos soins? Un amour aussi tendre, aussi délicat que le vôtre, peut-il ne point désirer d'ennoblir son objet?