O Alvare, me répondit-elle, je suis femme depuis six mois, & ma passion, il me le semble, n'a pas duré un jour. Pardonnez si la plus douce des sensations enivre un cœur qui n'a jamais rien éprouvé. Je voudrois vous montrer à aimer comme moi; & vous seriez, par ce sentiment seul, au-dessus de tous vos semblables; mais l'orgueil humain aspire à d'autres jouissances. L'inquiétude naturelle ne lui permet pas de saisir un bonheur, s'il n'en peut envisager un plus grand dans la perspective. Oui, je vous instruirai, Alvare. J'oubliois avec plaisir mon intérêt; il le veut, puisque je dois retrouver ma grandeur dans la vôtre: mais il ne suffit pas de me promettre d'être à moi, il faut que vous vous donniez, & sans réserve, & pour toujours.
Nous étions assis sur un banc de gazon, sous un abri de chevrefeuille, au fond du jardin; je me jetai à ses genoux. Chère Biondetta, lui dis-je, je vous jure une fidélité à toute épreuve.
Non, disoit-elle, vous ne me connoissez pas, vous ne vous connoissez pas; il me faut un abandon absolu; il peut seul me rassurer & me suffire.
Je lui baisois la main avec transport, & redoublois mes sermens; elle m'opposoit ses craintes. Dans le feu de la conversation, nos têtes se penchent, nos lèvres se rencontrent.... Dans le moment, je me sens saisir par la basque de mon habit, & secouer d'une étrange force....
C'étoit mon chien, un jeune danois dont on m'avoit fait présent. Tous les jours je le faisois jouer avec mon mouchoir. Comme il s'étoit échappé de la maison la veille; je l'avois fait attacher, pour prévenir une seconde évasion. Il venoit de rompre son attache; conduit par l'odorat, il m'avoit trouvé, & me tiroit par mon manteau, pour me montrer sa joie & me solliciter au badinage. J'eus beau le chasser de la main, de la voix, il ne fut pas possible de l'écarter; il couroit, revenoit sur moi en aboyant; enfin, vaincu par son importunité, je le saisis par le collier, & le reconduisis à la maison.
Comme je revenois au berceau pour rejoindre Biondetta, un domestique, marchant presque sur mes talons, nous avertit qu'on avoit servi, & nous fûmes prendre nos places à table. Biondetta eût pu paroître embarrassée. Heureusement nous nous trouvions en tiers, un jeune gentilhomme étoit venu passer la soirée avec nous.
Le lendemain, j'entrai chez Biondetta, résolu de lui faire part des réflexions sérieuses qui m'avoient occupé pendant la nuit. Elle étoit encore au lit, & je m'assis auprès d'elle. Nous avons pensé, lui dis-je, faire hier une folie dont je me fusse repenti le reste de mes jours. Ma mère veut absolument que je me marie; je ne saurois être à d'autre qu'à vous, & ne puis point prendre d'engagement sérieux sans son aveu. Vous regardant déjà comme ma femme, chère Biondetta, mon devoir est de vous respecter.
Eh! ne dois-je pas vous respecter vous-même, Alvare? Mais ce sentiment ne seroit-il pas le poison de l'amour? Vous vous trompez, repris-je; il en est l'assaisonnement....
Bel assaisonnement, qui vous ramène à moi d'un air glacé, & me pétrifie moi-même. Ah! Alvare! Alvare! je n'ai heureusement ni rime ni raison, ni père ni mère, & veux aimer de tout mon cœur, sans cet assaisonnement-là. Vous devez des égards à votre mère, ils sont naturels; il suffit que sa volonté ratifie l'union de nos cœurs; pourquoi faut-il qu'elle la précède? Les préjugés sont nés chez vous au défaut de lumières; &, soit en raisonnant, soit en ne raisonnant pas, ils rendent votre conduite aussi inconséquente que bizarre. Soumis à de véritables devoirs, vous vous en imposez qu'il est ou impossible ou inutile de remplir; enfin vous cherchez à vous faire écarter de la route, dans la poursuite de l'objet dont la possession vous semble la plus désirable. Notre union, nos liens deviennent dépendans de la volonté d'autrui. Qui sait si dona Mencia me trouvera d'assez bonne maison pour entrer dans celle de Maravillas? Et je me verrois dédaignée! ou, au lieu de vous tenir de vous-même, il faudroit vous obtenir d'elle? Est-ce un homme destiné à la haute science, qui me parle, ou un enfant qui sort des montagnes de l'Estramadure? Et dois-je être sans délicatesse, quand je vois qu'on ménage celle des autres plus que la mienne? Alvare! Alvare! on vante l'amour des espagnols; ils auront toujours plus d'orgueil & de morgue, que d'amour.
J'avois vu des scènes bien extraordinaires; je n'étois point préparé à celle-ci. Je voulus excuser mon respect pour ma mère; le devoir me le prescrivoit, & la reconnoissance, l'attachement, plus forts encore que lui. On n'écoutoit pas. Je ne suis pas devenue femme pour rien, Alvare: vous me tenez de moi, je veux vous tenir de vous. Dona Mencia désapprouvera après, si elle est folle. Ne m'en parlez plus. Depuis qu'on me respecte, qu'on se respecte, qu'on respecte tout le monde, je deviens plus malheureuse que lorsqu'on me haïssoit; & elle se mit à sangloter.