Sur le champ, la calèche étant attelée, je présente la main à Biondetta, cachant le désordre de mon ame sous l'apparence de la fermeté. Elle, se montrant effrayée: Quoi, dit-elle, nous allons nous livrer à votre frère? nous allons aigrir, par notre présence, une famille irritée, des vassaux désolés....

Je ne saurois craindre mon frère, madame; s'il m'impute des torts que je n'ai pas, il est important que je le désabuse. Si j'en ai, il faut que je m'excuse; & comme ils ne viennent pas de mon cœur, j'ai droit à sa compassion & à son indulgence. Si j'ai conduit ma mère au tombeau par le déreglement de ma conduite, j'en dois réparer le scandale, & pleurer si hautement cette perte, que la vérité, la publicité de mes regrets effacent aux yeux de toute l'Espagne la tache que le défaut de naturel imprimeroit à mon sang....

Ah! dom Alvare, vous courez à votre perte & à la mienne. Ces lettres écrites de tous côtés, ces préjugés répandus avec tant de promptitude & d'affectation, sont la suite de nos aventures & des persécutions que j'ai essuyées à Venise. Le traître Bernadillo, que vous ne connoissez pas assez, obsède votre frère; il le portera....

Eh! qu'ai-je à redouter de Bernadillo & de tous les lâches de la terre? Je fuis, madame, le seul ennemi redoutable pour moi. On ne portera jamais mon frère à la vengeance aveugle, à l'injustice, à des actions indignes d'un homme de tête & de courage, d'un gentilhomme enfin. Le silence succède à cette conversation assez vive; il eût pu devenir embarrassant pour l'un & l'autre: mais après quelques instans, Biondetta s'assoupit peu à peu, & s'endort. Pouvois-je ne pas la regarder? pouvois-je la considérer sans émotion? Sur ce visage brillant de tous les trésors, de la pompe, enfin de la jeunesse, le sommeil ajoutoit aux graces naturelles du repos cette fraîcheur délicieuse, animée, qui rend tous les traits harmonieux; un nouvel enchantement s'empare de moi; il écarte mes défiances; mes inquiétudes sont suspendues, ou s'il m'en reste une assez vive, c'est que la tête de l'objet dont je suis épris, ballottée par les cahots de la voiture, n'éprouve quelque incommodité par la brusquerie ou la rudesse des frottemens. Je ne suis plus occupé qu'à la soutenir, à la garantir: mais nous en éprouvons un si vif, qu'il me devient impossible de le parer; Biondetta jette un cri, & nous sommes renversés. L'essieu étoit rompu; les mulets heureusement s'étoient arrêtés. Je me dégage, je me précipite vers Biondetta, rempli des plus vives alarmes. Elle n'avoit qu'une légère contusion au coude, & bientôt nous sommes debout en pleine campagne, mais exposés à l'ardeur du soleil, en plein midi, à cinq lieues du château de ma mère, sans moyens apparens de pouvoir nous y rendre; car il ne s'offroit à nos regards aucun endroit qui parût être habité.

Cependant, à force de regarder avec attention, je crois distinguer, à la distance d'une lieue, une fumée qui s'élève derrière un taillis, mêlé de quelques arbres assez élevés: alors confiant ma voiture à la garde du muletier, j'engage Biondetta à marcher avec moi du côté qui m'offre l'apparence de quelques secours.

Plus nous avançons, plus notre espoir se fortifie: déjà la petite forêt semble se partager en deux; bientôt elle forme une avenue, au fond de laquelle on aperçoit des bâtimens d'une structure modeste; enfin une ferme considérable termine notre perspective.

Tout semble être en mouvement dans cette habitation, d'ailleurs isolée. Dès qu'on nous aperçoit, un homme se détache, & vient au devant de nous.

Il nous aborde avec civilité; son extérieur est honnête; il est vêtu d'un pourpoint de satin noir, tailladé en couleur de feu, orné de quelques passemens en argent. Son âge paroît être de vingt-cinq à trente ans. Il a le teint d'un campagnard; la fraîcheur perce sous le hâle, & décèle la vigueur & la santé.

Je le mets au fait de l'accident qui m'attire chez lui. Seigneur cavalier, me répond-il, vous êtes toujours le bien arrivé, & chez des gens remplis de bonne volonté. J'ai ici une forge, & votre essieu sera rétabli; mais vous me donneriez aujourd'hui tout l'or de monseigneur le duc de Medina-Sidonia mon maître, que ni moi, ni personne des miens ne pourroient se mettre à l'ouvrage. Nous arrivons de l'église, mon épouse & moi; c'est le plus beau de nos jours: entrez. En voyant la mariée, mes parens, mes amis, mes voisins qu'il me faut fêter, vous jugerez s'il m'est possible de faire travailler maintenant: d'ailleurs, si madame & vous ne dédaignez pas une compagnie composée de gens qui subsistent de leur travail depuis le commencement de la monarchie, nous allons nous mettre à table, nous sommes tous heureux aujourd'hui; il ne tiendra qu'à vous de partager notre satisfaction. Demain nous penserons aux affaires. En même temps il donne ordre qu'on aille chercher ma voiture.