Nous étions sur deux tas de paille, aux deux extrémités de la grange. Cependant l'orage, après s'être annoncé de loin, approche, & mugit d'une manière épouvantable. Le ciel paroissoit un brasier agité par les vents en mille sens contraires; les coups de tonnerre répétés par les antres des montagnes voisines, retentissoient horriblement autour de nous. Ils ne se succédoient pas, ils sembloient s'entreheurter. Le vent, la grêle, la pluie le disputoient entre eux à qui ajouteroit le plus à l'horreur de l'effrayant tableau dont nos sens étoient affligés. Il part un éclair qui semble embraser notre asile. Un coup effroyable suit. Biondetta, les yeux fermés, les doigts dans les oreilles, vient se précipiter dans mes bras. Ah! Alvare! je suis perdue....

Je veux la rassurer. Mettez la main sur mon cœur, disoit-elle. Elle me la place sur sa gorge; & quoiqu'elle se trompât en me faisant appuyer sur un endroit où le battement ne devoit pas être le plus sensible, je démêlai que le mouvement étoit extraordinaire. Elle m'embrassoit de toutes ses forces, & redoubloit à chaque éclair. Enfin un coup plus effrayant que tous ceux qui s'étoient fait entendre, part; Biondetta s'y dérobe de manière, qu'en cas d'accident, il ne pût la frapper avant de m'avoir atteint moi-même le premier.

Cet effet de la peur me parut singulier, & je commençai à appréhender pour moi, non les suites de l'orage, mais celles d'un complot formé dans sa tête de vaincre ma résistance à ses vues. Quoique plus transporté que je ne puis le dire, je me lève. Biondetta, lui dis-je, vous ne savez ce que vous faites. Calmez cette frayeur; ce tintamarre ne menace ni vous, ni moi.

Mon flegme dût la surprendre; mais elle pouvoit me dérober ses pensées, en continuant d'affecter du trouble. Heureusement la tempête avoit fait son dernier effort, le ciel se nettoyoit, & bientôt la clarté de la lune nous annonça que nous n'avions plus rien à redouter du désordre des élémens.

Biondetta demeuroit à la place où elle s'étoit mise. Je m'assis auprès d'elle, sans proférer une parole; elle fit semblant de dormir, & je me mis à rêver plus tristement que je n'eusse encore fait depuis le commencement de mon aventure, sur les suites nécessairement fâcheuses de ma passion. Je ne donnerai que le canevas de mes réflexions. Ma maîtresse étoit charmante, mais je voulois en faire ma femme.

Le jour m'ayant surpris dans ces pensées, je me levai pour aller voir si je pourrois poursuivre ma route. Cela me devenoit impossible pour le moment. Le muletier qui conduisoit ma calèche, me dit que ses mulets étoient hors de service. Comme j'étois dans cet embarras, Biondetta vint me joindre.

Je commençois à perdre patience, quand un homme d'une physionomie sinistre, mais vigoureusement taillé, parut devant la porte de la ferme, chassant devant lui deux mules qui avoient de l'apparence. Je lui proposai de me conduire chez moi; il savoit le chemin, nous convînmes de prix.

J'allois remonter dans ma voiture, lorsque je crus reconnoître une femme de campagne qui traversoit le chemin, suivie d'un valet: je m'approche; je la fixe. C'est Berthe, honnête fermière de mon village, & sœur de ma nourrice. Je l'appelle; elle s'arrête, me regarde à son tour, mais d'un air consterné. Quoi! c'est vous me dit-elle, Seigneur dom Alvare? Que venez vous chercher dans un endroit où votre perte est jurée, où vous avez mis la désolation?... Moi! ma chère Berthe, & qu'ai-je fait?...

Ah! seigneur Alvare, la conscience ne vous reproche-t-elle pas la triste situation à laquelle votre digne mère, notre bonne maîtresse, se trouve réduite. Elle se meurt.... Elle se meurt! m'écriai-je.... Oui, poursuivit-elle, & c'est la suite du chagrin que vous lui avez causé; au moment où je vous parle, elle ne doit pas être en vie. Il lui est venu des lettres de Naples, de Venise; on lui a écrit des choses qui font trembler. Notre bon seigneur, votre frère, est furieux; il dit qu'il sollicitera par-tout des ordres contre vous, qu'il vous dénoncera, vous livrera lui-même...

Allez, madame Berthe, si vous retournez à Maravillas, & y arrivez avant moi, annoncez à mon frère qu'il me verra bientôt.