Parmi les sujets d'inquiétude, les embarras que me donnoit un voyage aussi contrarié, j'admirois le personnage de Biondetta. Ce n'étoit plus cette femme tendre, triste ou emportée que j'avois vue; il sembloit qu'elle voulut soulager mon ennui, en se livrant aux saillies de la gaîté la plus vive, & me persuader que les fatigues n'avoient rien de rebutant pour elle.

Tout ce badinage agréable étoit mêlé de caresses trop séduisantes pour que je pusse m'y refuser: je m'y livrois, mais avec réserve; mon orgueil compromis servoit de frein à la violence de mes désirs; elle lisoit trop bien dans mes yeux pour ne pas juger de mon désordre, & chercher à l'augmenter. Je fus en péril, je dois en convenir. Une fois, entre autres, si une roue ne se fût brisée, je ne sais ce que le point d'honneur fût devenu. Cela me mit un peu plus sur mes gardés pour l'avenir.

Après des fatigues incroyables, nous arrivâmes à Lyon. Je consentis, par attention pour elle, à m'y reposer quelques jours. Elle arrêtoit mes regards sur l'aisance, la facilité des mœurs de la nation françoise. C'est à Paris, c'est à la cour que je voudrois vous voir établi. Les ressources d'aucune espèce ne vous y manqueront; vous ferez la figure qu'il vous plaira d'y faire, & j'ai des moyens sûrs de vous y faire jouer le plus grand rôle. Les françois sont galans; si je ne présume point trop de ma figure, ce qu'il y auroit de plus distingué parmi eux viendroit me rendre hommage, & je les sacrifierois tous à mon Alvare. Le beau sujet de triomphe pour une vanité espagnole!

Je regardai cette proposition comme un badinage. Non, dit-elle, j'ai sérieusement cette fantaisie.... Partons donc bien vîte pour l'Estramadure, répliquai-je, & nous reviendrons faire présenter à la cour de France l'épouse de dom Alvare Maravillas; car il ne conviendroit pas de ne vous y montrer qu'en aventurière....

Je suis sur le chemin de l'Estramadure, dit-elle; il s'en faut bien que je la regarde comme le terme où je dois trouver mon bonheur; comment ferois-je pour ne jamais la rencontrer?

J'entendois, je voyois la répugnance; mais j'allois à mon but, & je me trouvai bientôt sur le territoire espagnol. Les obstacles imprévus, les fondrières, les ornières impraticables, les muletiers ivres, les mulets rétifs me donnoient encore moins de relâche que dans le Piémont & la Savoie.

On dit beaucoup de mal des auberges d'Espagne, & c'est avec raison: cependant je m'estimois heureux, quand les contrariétés éprouvées pendant le jour ne me forçoient pas de passer une partie de la nuit au milieu de la campagne, ou dans une grange écartée.

Quel pays allons-nous chercher, disoit-elle, à en juger par ce que nous éprouvons! En sommes-nous encore beaucoup éloignés?

Vous êtes, repris-je, en Estramadure, & à dix lieues tout au plus du château de Maravillas.... Nous n'y arriverons certainement pas; le ciel nous en défend les approches. Voyez les vapeurs dont il se charge.

Je regardai le ciel, & jamais il ne m'avoit paru plus menaçant. Je fis apercevoir à Biondetta que la grange où nous étions pouvoit nous garantir de l'orage. Nous garantira-t-elle aussi du tonnerre? me dit-elle.... Et que vous fait le tonnerre, à vous, habituée à vivre dans les airs, qui l'avez vu tant de fois se former, & devez si bien connoître son origine physique?... Je ne le craindrois pas si je la connoissois moins; je me suis soumise, pour l'amour de vous, aux causes physiques, & je les appréhende, parce qu'elles tuent, & qu'elles sont physiques.